Œuvres complètes de Chamfort (Tome 4) / Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l’auteur.

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 4) / Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l’auteur.

Author:
Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort
Author:
Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort
Format:
epub
language:
French

%title插图%num
Author: Chamfort, Sébastien-Roch-Nicolas, 1740?-1794
French literature — 18th century
Œuvres complètes de Chamfort (Tome 4)
Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l’auteur.
Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n’ont pas été repris.

La page de couverture, créée expressément pour cette version électronique, a été placée dans le domaine public.

I

ŒUVRES
COMPLÈTES
DE CHAMFORT.
TOME QUATRIÈME.

II

DE L’IMPRIMERIE DE DAVID,
RUE DU FAUBOURG POISSONNIÈRE, No 1.
III

ŒUVRES
COMPLÈTES
DE CHAMFORT,
RECUEILLIES ET PUBLIÉES, AVEC UNE NOTICE HISTORIQUE
SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE L’AUTEUR,
Par P. R. AUGUIS.
TOME QUATRIÈME.

PARIS,
CHEZ CHAUMEROT JEUNE, LIBRAIRE,
PALAIS-ROYAL, GALERIES DE BOIS, No 189.


1824.

1

ŒUVRES
COMPLÈTES
DE CHAMFORT.

ÉBAUCHES
D’UNE POÉTIQUE DRAMATIQUE.


DE LA TRAGÉDIE CHEZ LES ANCIENS.

Le hasard et Bacchus donnèrent les premières idées de la tragédie en Grèce: l’histoire en est assez connue. Bacchus ayant trouvé le secret de cultiver la vigne et d’en tirer le vin, l’enseigna à un certain Icarius, dans une contrée de l’Attique, qui prit depuis le nom d’Icarie.
Cet homme un jour rencontra un bouc qui faisait du dégât dans ses vignes, et l’immola à son bienfaiteur, autant par intérêt que par reconnaissance. Des paysans, témoins de ce sacrifice, se mirent à danser autour de la victime, en chantant les louanges du dieu. Ce divertissement passager devint un usage annuel, puis sacrifice public, ensuite cérémonie universelle, enfin spectacle public profane: car, comme tout était sacré dans l’antiquité payenne, les jeux et les amusemens se tournèrent en fêtes, et les temples à leur tour se métamorphosèrent en théâtres; mais cela n’arriva que par degrés.
Les Grecs venant à se polir, transportèrent dans leurs villes une fête née du loisir de la campagne. Les poètes les plus distingués se firent gloire de composer des hymnes religieuses en l’honneur de Bacchus, et d’y ajouter tout ce que la musique et la danse pouvaient y répandre d’agrémens. Ce fut une occasion de disputer le prix de la poésie; et ce prix, au moins à la campagne, était un bouc, ou une outre de vin, par allusion au nom de l’hymne bachique, appelée depuis long-temps tragédie, c’est-à-dire, chanson du bouc ou des vendanges. Ce ne fut, en effet, rien autre chose durant un long espace d’années.
On perfectionna de plus en plus le même genre; mais on ne le changea pas. Il fit, entre autres, la réputation de plus de quinze ou seize poètes, presque tous successeurs les uns des autres.
On voit assez que, ni dans ces hymnes, ni dans les chœurs qui les chantaient, on ne trouve aucune trace de la véritable tragédie, à en pénétrer l’idée plutôt que le nom. On peut toutefois conjecturer avec fondement que ces poésies devinrent graves, touchantes et passionnées, telles à peu près que l’hymne des Persans, qui est rapportée par Chardin, et qu’on trouve distribuée en sept chants, composée en l’honneur de Mahomet et d’Ali, avec des pensées et des sentimens qui ont quelque chose de l’esprit tragique. Aussi les poètes se lassèrent-ils à la fin de ces éloges bachiques, qui apparemment devenaient froids, comme les louanges réitérées sur le même sujet, et qui d’ailleurs tournaient plus au profit des prêtres de Bacchus, qu’au plaisir des spectateurs.
L’un de ces poètes (ce fut Thespis) eut la hardiesse d’y changer quelque chose, et eut le bonheur de réussir. Il s’avisa d’interrompre le chœur par des récits, sous prétexte de se délasser: cette nouveauté réussit.
Mais qu’était-ce que ces récits? L’unique auteur qu’il introduisait, jouait-il seul une tragédie? il est visible que non: point de tragédie sans dialogue, et point de dialogue sans deux interlocuteurs, pour le moins.
Je me figure que Thespis, sur l’idée d’Homère, dont on récitait les livres dans la Grèce, crut que des traits de l’histoire ou de la fable, soit sérieux, soit comiques, pourraient amuser les Grecs: il barbouillait même ces acteurs de lie, dit Horace, pour les rendre plus semblables à des satyres; et il les promenait dans des chariots, d’où il disait souvent des paroles piquantes aux passans: voilà l’origine des tragédies satiriques. Mais il y avait quelque chose de plus dans les tragédies sérieuses, dont il n’inventa pourtant que l’ébauche.
Il y a lieu de croire que, bien qu’un seul acteur parût et récitât, il supposait une action réelle, et qu’il venait, dans les intervalles du chœur, en rendre compte aux spectateurs, soit par voie de narration, soit en jouant le rôle d’un héros, puis d’un autre, et ensuite d’un troisième.
Je suppose, par exemple, que Thespis, ou quelque autre de ses successeurs, eût pris pour sujet, comme Homère, la colère d’Achille: je m’imagine, que son acteur, représentant le prêtre d’Apollon, venait dire que vainement il avait tâché de fléchir Agamemnon par des prières et des présens; que ce roi inflexible s’était obstiné à ne lui pas rendre sa fille Chryséide; que sur cela Chrysès implorait le secours du dieu pour se venger.
Dans un second monologue, le même acteur, ou un autre, si l’on veut, faisait entendre qu’Apollon avait vengé Chrysès, en répandant sur le camp des Grecs une peste cruelle, qui causait la désolation: selon les apparences, on continuait de même jusqu’à la fin.
Voilà ce qu’on peut imaginer de plus vraisemblable, en ne supposant, avec Aristote, qu’un acteur; mais, après tout, ces récits d’une action qu’on ne voyait pas n’étaient qu’une espèce de poème épique. En un mot, il n’y a point encore là de vraie tragédie; il peut au plus y en avoir un léger crayon; car, outre que le sujet des récits de l’acteur était une action suivie, l’accessoire l’emporta peu à peu sur le principal.
Thespis, Phrynicus, Chérilus, et tous ceux qui composèrent dans le goût de Thespis, oublièrent presque entièrement la destination du chœur, et ne parlèrent plus de Bacchus. De là, dit Plutarque, il arriva que la tragédie fut détournée de son but, et passa des honneurs rendus à Bacchus, à des fables et à des représentations passionnées. Les prêtres s’en plaignirent, et leurs plaintes fondèrent un proverbe: «Cela est beau, disait-on; mais on n’y voit rien de Bacchus.»
L’embarras est de savoir comment Thespis imagina le premier cette ombre de la tragédie, si les chœurs ne lui en ont pas donné lieu. La nature va ordinairement de l’un à l’autre dans les arts, ainsi que dans ses productions; et il arrive presque toujours que l’idée nouvelle qui survient, a quelque rapport avec celle qui l’a fait naître.
Il est surprenant que ni Aristote, ni ceux qui ont traité cette matière, ne nous montrent pas avec précision les divers changemens que reçut la tragédie, depuis sa naissance jusqu’à sa maturité en Grèce. Il ne l’est pas moins qu’ils ne nous disent point nettement (excepté Philostrate et Quintilien) une chose qu’il faut toutefois nécessairement conclure de leurs écrits, savoir, qu’Eschyle fut le véritable inventeur de la tragédie proprement dite. Tous, en effet, s’accordent à dire qu’il joignit un second acteur à celui de Thespis. Voilà des interlocuteurs, voilà le dialogue, et par conséquent un germe de la tragédie. Avant lui, rien de tout cela: c’est donc Eschyle qui en est le père.
Sophocle et Euripide coururent après lui la même carrière; et en moins d’un siècle, la tragédie grecque, qui avait pris forme tout d’un coup entre les mains d’Eschyle, arriva au point où les Grecs nous l’ont laissée: car, quoique les poètes dont je viens de parler, eussent des rivaux d’un très-grand mérite, qui même l’emportèrent souvent sur eux dans les jeux publics, les suffrages des contemporains et de la postérité se sont néanmoins réunis en leur faveur. On les reconnaît pour les maîtres de la scène ancienne; et c’est uniquement sur le peu de pièces qui nous restent d’eux, que nous devons juger du théâtre des Grecs.
Aussi les passions principales que touche Homère, sont-elles conformes à la durée de son poème et à la nature de l’homme, considéré comme lecteur; c’est la joie, la curiosité et l’admiration, passions douces, qui peuvent attacher long-temps le cœur sans le fatiguer: au lieu que la terreur, l’indignation, la haine, la compassion, et quantité d’autres dont la vivacité peut épuiser l’âme, ne sont traitées dans l’Iliade qu’en passant, et toujours avec subordination aux passions modérées qu’on y voit régner. Mais dans un spectacle qui doit peu durer, les passions vives peuvent jouer leurs jeux, et de subalternes qu’elles sont dans le poème épique, devenir dominantes dans la tragédie, sans lasser le spectateur, que des mouvemens trop lents ne feraient qu’endormir.
Ce raisonnement, au reste, est fondé sur la nature des passions mêmes. Un homme ne peut soutenir long-temps une violente agitation; la colère a ses emportemens, la vengeance a ses fureurs; mais leurs derniers éclats sont de peu de durée. Si ces mouvemens résident plusieurs années dans un cœur, ce n’est que comme un feu assoupi sous la cendre; leur flamme cause un incendie trop grand pour être durable: désir, effroi, pitié, amour, haine même, tout cela, porté aux derniers excès, s’épuise bientôt; la violence d’une tempête est un présage de sa fin.
Les passions vives et courtes sont donc les vrais mobiles propres à animer le théâtre; car si ce que je viens de dire est vrai dans la nature, le spectacle qui en est une imitation, doit s’y conformer d’autant plus, que les passions, fussent-elles feintes, se communiquent d’homme à homme d’une manière plus soudaine que la flamme d’une maison embrâsée ne s’attache aux édifices voisins. Ne sentons-nous pas nos entrailles s’émouvoir à la vue d’un malheureux qui, avec des cris pitoyables, nous expose une extrême misère? La crainte ne pénètre-t-elle pas jusque dans la moelle des os, quand on voit une ville livrée à l’ennemi, des visages pâles, des femmes tremblantes, des soldats furieux, et tout l’appareil d’une prochaine désolation?
Que serait-ce si l’on voyait les traits de la rage et du désespoir, que la nature grave elle-même sur le front d’un homme et d’un peuple destiné à périr sans ressource? et quel effet ne produirait point une terreur panique?
Une passion bien imitée trouve aussi aisément entrée dans le cœur humain, parce qu’elle va trouver les mêmes ressorts pour les ébranler, avec cette différence remarquable qui a sans doute frappé Eschyle: c’est que les passions feintes nous procurent un plaisir, au lieu que les passions véritables ne nous donnent qu’une satisfaction légère et noyée dans une grande amertume. Un monstre horrible nous ferait sécher de frayeur; un misérable que nous ne pourrions soulager, nous déchirerait les entrailles: mais ce monstre et ce malheureux, en peinture, l’un fût-il plus effrayant que l’hydre de Lerne, et l’autre plus à plaindre que Bélisaire, ne sauraient manquer de faire un plaisir très-grand aux spectateurs, s’ils sont tracés par une main habile; et voilà pourquoi Boileau a si bien dit après Aristote:

Il n’est point de serpent ni de monstre odieux,
Qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux.
D’un pinceau délicat l’artifice agréable,
Du plus affreux objet fait un objet aimable.
Ainsi, pour nous charmer, la tragédie en pleurs
D’Œdipe tout sanglant fit parler les douleurs,
D’Oreste parricide exprima les alarmes,
Et pour nous divertir nous arracha des larmes.

Mais si toutes les passions bien représentées produisent ce plaisir délicat, il n’en est aucune qui le cause avec plus de vivacité que la terreur et la compassion. Ce sont là proprement les deux pivots de l’âme. Comme nous sommes plus sensibles au mal qu’au bien, nous haïssons beaucoup plus l’un que nous n’aimons l’autre; et nous souhaitons moins vivement d’être heureux, que nous n’appréhendons d’être misérables; d’où il arrive que la crainte nous est plus naturelle et nous donne des secousses plus fréquentes que toute autre passion, par le sentiment intime et expérimental qui nous avertit toujours que les maux assiégent de toutes parts la vie humaine.
La pitié, qui n’est qu’un secret repli sur nous à la vue des maux d’autrui dont nous pouvons être également les victimes, a une liaison si étroite avec la crainte, que ces deux passions sont inséparables dans les hommes, que le besoin mutuel oblige de vivre dans la société civile. C’est ce qui fait dire à Virgile, en parlant du bonheur inestimable d’un heureux loisir que goûte un philosophe solitaire: «Il n’est point dans la nécessité de compatir à la misère d’un vertueux indigent, ou de porter envie au riche coupable.»
La crainte et la pitié sont les passions les plus dangereuses, comme elles sont les plus communes: car, si l’une, et par conséquent l’autre, à cause de leur liaison, glace éternellement les hommes, il n’y a plus lieu à la fermeté d’âme nécessaire pour supporter les malheurs inévitables de la vie, et pour survivre à leur impression trop souvent réitérée. C’est pour cela que la philosophie a employé tant d’art à purger l’une et l’autre (pour user du terme d’Aristote), à dessein de conserver ce qu’elles ont d’utile, en écartant ce qu’elles peuvent avoir de pernicieux.
Mais il faut convenir qu’en ceci la poésie l’emporte infiniment sur la philosophie, dont les raisonnemens trop crus sont un préservatif trop faible ou un remède peu sûr contre les mauvais effets de ces passions: au lieu que les images poétiques ont quelque chose de plus flatteur et de plus insinuant pour faire goûter la raison.
Ce qu’il y a de particulier et de surprenant en cette matière, c’est que la poésie corrige la crainte par la crainte, et la pitié par la pitié; chose d’autant plus agréable que le cœur humain aime ses sentimens et ses faiblesses. Il s’imagine donc qu’on veut les flatter; et il se trouve insensiblement guéri par le plaisir même qu’il a pris à se séduire. Heureuse erreur dont l’effet est d’autant plus certain, que le remède naît du mal même qu’on chérit!
A la vérité, la vie humaine est un grand théâtre où l’on est spectateur de bien des malheurs de toute espèce. L’on y voit paraître tous les jours (outre l’indigence, la douleur et la mort) les désirs fougueux et les espérances trompées, les craintes désespérantes et les soucis dévorans. Mais tout ce spectacle n’inspire qu’une terreur et qu’une pitié plus capables d’abattre le cœur que de l’affermir.
On a beau dire, la vue des misérables ne nous console point de l’être: sans compter que l’homme se porte avec soin à éviter, autant qu’il le peut, une si triste vue, pour jouir plus tranquillement des douceurs de la vie; ou qu’il se rend dur et insensible sur les misères de ses pareils, oubliant qu’il est homme comme eux, et qu’il paiera chèrement de courtes joies par de longues douleurs.
Comment donc précautionner l’homme contre des maux inévitables? comment le rendre sensible autant qu’il doit l’être? comment le fortifier contre l’abattement où le jettent la crainte et la pitié? On le peut faire, en le réjouissant par le spectacle même de ses maux, en y attachant ses regards malgré lui par un attrait de plaisir dont il ne puisse se défendre, et en insinuant dans son cœur ce que cette crainte et cette pitié ont d’agréable et de doux, non-seulement pour le genre humain, mais encore pour lui apprendre à modérer ses passions, quand des maux réels viendront les exciter. Car lorsqu’on s’apprivoise avec l’idée des maux, on se fortifie soi-même contre eux, et on se porte plus vivement à les soulager en autrui, par l’espoir du retour.
Par ce moyen, la poésie procure deux avantages considérables à l’humanité: l’un, d’adoucir les mœurs des hommes comme l’ont fait Orphée, Linus et Homère; l’autre, de rendre leur sensibilité raisonnable et de la renfermer dans de justes bornes, comme l’ont pratiqué les poètes tragiques de la Grèce.
L’on me dira peut-être qu’il n’est pas croyable que toutes ces réflexions aient passé par l’esprit d’Homère et d’Eschyle quand ils se sont mis à composer, l’un son Iliade et l’autre ses tragédies; que ces idées paraissent postiches et venues après coup; qu’Aristote, charmé d’avoir démêlé dans leurs ouvrages de quoi fonder le but et l’art de l’épopée et de la tragédie, a mis sur le compte de ces auteurs des choses auxquelles, selon les apparences, ils n’ont pas songé; qu’enfin je m’efforce vainement moi-même de leur prêter des vues qu’ils n’avaient pas. Mais croira-t-on que ces grands hommes aient travaillé sans dessein?
S’il est vrai qu’en effet l’art de la tragédie résulte de leurs ouvrages, leur refusera-t-on le mérite de l’y avoir mis? et voudra-t-on leur ravir l’honneur d’avoir pu penser ce que nous n’avons pensé qu’après eux et par eux? Mais je veux qu’ils n’aient pas eu dans l’esprit ces réflexions aussi analysées qu’elles l’ont été depuis: on ne peut au moins nier raisonnablement qu’ils n’en aient eu le fond et la substance, et qu’ils les ont développés peu à peu, à mesure qu’ils voyaient le succès bon ou mauvais de leurs spectacles. Car alors, non contens d’étudier la nature dans leur propre cœur, ils jugeaient de ce qui devait plaire par ce qui plaisait en effet, et se conformaient au goût des peuples pour suivre de plus près la nature, comme un sculpteur habile et éclairé étudie l’antique qui a plu, pour approcher de plus près du vrai beau qui doit plaire.
Je vais encore plus loin, et je suppose qu’Eschyle n’ait pas connu tout d’un coup que le but de la tragédie était de corriger la crainte et la pitié par leurs propres effets: du moins on doit convenir que, puisqu’il a tâché de les exciter dans ses pièces, il a eu en vue de réjouir ses spectateurs par l’imitation de la crainte et de la pitié, et que par conséquent il a senti le prix de ces passions mises en œuvre. S’il n’a voulu instruire, il a prétendu plaire: et pouvait-il imaginer deux moyens plus efficaces pour y parvenir?
Enfin, Eschyle a conçu visiblement que la tragédie devait se nourrir de passions, ainsi que le poème épique, quoique d’une façon différente, c’est-à-dire, avec un air plus vif et plus animé, à proportion de la différence qui doit se trouver entre la durée de l’un et celle de l’autre, entre un livre et un spectacle. Il s’est représenté l’épopée comme une reine auguste assise sur un trône, et dont le front chargé de nuages laisse entrevoir de vastes projets et d’étranges révolutions: au lieu qu’il s’est figuré la tragédie, éplorée et le poignard en main, telle qu’on la présente, accompagnée de la terreur et de la compassion, précédée par le désespoir, et bientôt suivie de la tristesse et du deuil. Mais pour ces mouvemens, il faut des changemens de fortune, des reconnaissances, des intrigues; et tout cela suppose une ou plusieurs actions. Homère, guidé par la raison, n’en a choisi qu’une seule, qu’il a conduite jusqu’à vingt-quatre chants fort étendus. La raison veut donc beaucoup plus encore qu’on n’en traite qu’une dans un spectacle de peu d’heures: l’ordre et la proportion des parties leur ont paru le point le plus essentiel de l’Iliade, et conséquemment de la tragédie.
En effet, puisque le poème épique fait un corps accompli avec ses justes dimensions, et que par là il est conforme à la nature, il a fallu faire couler cet ordre et cet heureux arrangement dans le spectacle tragique, pour le rendre agréable. Il a fallu, pour cela, déterminer sa véritable durée, mais d’une manière plus précise que n’a fait Homère dans son Iliade et dans son Odyssée; car un poème qu’on doit lire peut prolonger ou raccourcir la durée de son action un peu plus ou un peu moins, sans autre règle, sinon que l’étendue n’en doit pas être ou trop considérable ou trop petite.
Un poème épique est un édifice dont on doit voir les dimensions d’un coup-d’œil, après l’avoir examiné par parties et en dé

Download This eBook
This book is available for free download!

评论

普人特福的博客cnzz&51la for wordpress,cnzz for wordpress,51la for wordpress
Œuvres complètes de Chamfort (Tome 4) / Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l’auteur.
Free Download
Free Book