Note sur l’invasion des Sarrasins dans le Lyonnais

Note sur l’invasion des Sarrasins dans le Lyonnais

Author:
Aimé Vingtrinier
Author:
Aimé Vingtrinier
Format:
epub
language:
French

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Author: Vingtrinier, Aimé, 1812-1903
Lyonnais (France) — History — To 1500
Islamic Empire
Note sur l’invasion des Sarrasins dans le Lyonnais
— Note de transcription —
À l’exception des erreurs clairement introduites par le typographe, et des corrections suivantes, le texte d’origine est inchangé.

  • p. 13: «,» remplacée par «;» dans «; à une faible distance»,
  • p. 20: ajout d’un guillemet ouvrant devant la première note de bas de page (numérotée 18 dans cette édition électronique).

NOTE
SUR L’INVASION DES SARRASINS
DANS LE LYONNAIS.

Lyon. — Typ. d’A. Vingtrinier.

NOTE
SUR L’INVASION DES SARRASINS
DANS LE LYONNAIS
PAR
AIMÉ VINGTRINIER
…. Au surplus, le fait de l’incendie se déduit si naturellement de la présence des Sarrasins, constatée par la nomenclature locale, que l’on pourrait déjà se rendre à cette évidence lors même que la légende latine ne nous y autoriserait pas. Tout le pays est couvert de noms mauresques.
Désiré Monnier, Annuaire du Jura, 1842.
La tradition elle-même n’a recueilli que des contes sur les conquêtes et les talents des Sarrasins.
Chambeyron, Recherches historiques sur la ville de Rive-de-Gier.

LYON
IMPRIMERIE D’AIMÉ VINGTRINIER
Rue de la Belle-Cordière, 14.


1862

NOTE
SUR L’INVASION DES SARRASINS
DANS LE LYONNAIS.


Un des évènements les plus graves de l’histoire de France, dont les conséquences ont failli changer non-seulement la face de notre pays, mais de la chrétienté tout entière, l’envahissement du pays des Visigoths et des Francs par les conquérants arabes a été si peu ou si mal décrit qu’on ne sait aujourd’hui où s’enquérir des détails de cette épopée, et que tout manque à l’investigation du savant.
Un samedi de la fin d’octobre 732, dit M. Henri Martin, le 3 octobre 732, disent quelques autres écrivains, Abdérame fut vaincu, dans les plaines de Poitiers, par le célèbre chef austrasien Charles-Martel; la déroute des Arabes fut affreuse; leur camp, rempli de richesses, fut pillé, et eux-mêmes eurent une peine infinie à regagner Narbonne ou à traverser les Pyrénées; pour ce premier fait, c’est à peu près tout. Arabes et chrétiens gardent sur cette défaite un prudent silence. Et cependant la France était sauvée, le christianisme restait possesseur du continent européen, et la fortune du Prophète avait reçu un échec dont la honte ne devait jamais s’effacer.
On sait encore vaguement que Lyon, Mâcon, Autun furent pris et ravagés, que la ville d’Auxerre eut le même sort; que sa citadelle résista; enfin que l’archevêque de Sens repoussa et mit en fuite les envahisseurs; mais là aussi les dates précises et les détails nous font défaut. D’ailleurs le vaillant prélat n’eut-il affaire qu’à une troupe de fourrageurs traversant la France par l’Aquitaine et l’Orléanais avant le désastre de Poitiers, et venue, par hasard, se heurter aux murs de sa petite cité, comme l’avance M. Henri Martin[1], ou eut-il à repousser cette armée formidable d’Athim et d’Amorrhée[2], venue, quatre ans plus tard, par la vallée du Rhône, pour attaquer les Francs au centre de leur puissance, comme le soutiennent nos vieux chroniqueurs bourguignons? les Arabes, qui devaient atteindre bientôt à une si haute civilisation, vinrent-ils en conquérants ou en ravageurs? voulaient-ils piller ou coloniser? détruisirent-ils dès leur premier choc toutes les cités qu’ils trouvèrent sur leur passage ou ne s’attaquèrent-ils qu’aux biens du clergé? les avis sont partagés, ou plutôt l’histoire moderne n’a pas d’avis. Nul écrivain ne paraît attacher quelque importance à ces détails. Moins dédaigneux, nous allons essayer de nous prononcer, et dès l’abord nous ne cacherons point nos sympathies pour nos vieux chroniqueurs, et cela uniquement parce qu’ils habitaient le pays où ces terribles événements se sont passés.
L’histoire écrite au fond d’une bibliothèque, avec l’aide de copistes et de collectionneurs qui cherchent des dates et vous préparent vos matériaux, pourra bien briller par un plan vaste, une philosophie sévère, un style magique et des qualités d’ensemble qui assurent la vogue à votre ouvrage et l’immortalité à votre nom; mais si les grands faits sont rapportés d’une manière satisfaisante, combien de détails vous échappent! combien d’erreurs vous répétez avec vos devanciers[3]! Aujourd’hui la science commence à vouloir visiter elle-même les lieux qu’elle décrit. Elle suit pas à pas la marche des armées, cherche le gué des rivières, tourne le flanc des montagnes et voit pourquoi telle invasion s’est arrêtée. Des hommes spéciaux font l’histoire d’une cité ou d’une province et, en face d’un champ de bataille, comprennent le choc des bataillons, voient fuir les vaincus, campent ou marchent avec les vainqueurs. La chronique du château explique celle de la contrée, la tradition vient en aide aux documents écrits; l’histoire provinciale se forme, et, sous le contrôle de l’homme du pays qui a vu, l’histoire générale se complète ou se rectifie, l’obscurité se dissipe, et le savoir patient trouve enfin la vérité.
Pour connaître ce qu’a été le séjour des Sarrasins dans nos contrées, il faut, non pas consulter les érudits, surtout ceux qui ont écrit loin de nous, mais aller de chaumière en chaumière, des marécages de la Dombes aux flancs escarpés du Jura. Là, tout vous rappellera le passage, les triomphes ou les défaites de ces guerriers que le fanatisme amena du fond des déserts de l’Asie, et dont la grande histoire a si bien perdu les traces qu’elle ne sait plus où les trouver. Une lettre de Leidrade à Charlemagne nous apprend qu’il relève les monastères détruits par les Sarrasins; la Chronique de l’abbaye d’Ambronay atteste que le monastère, fondé par saint Maur, l’église consacrée à la Sainte-Vierge et la statue, objet de la vénération des fidèles, ont été renversés par les païens. Ces païens n’étaient pas les Hongrois venus deux siècles plus tard, puisque saint Barnard avait déjà, en 803, reconstruit la chapelle et le couvent. L’histoire de Lyon nous apprend que les recluseries de la Platière et de Saint-Clair, les églises de Saint-Georges et de Saint-Paul, les abbayes déjà célèbres de Saint-Pierre et de l’Ile-Barbe étaient tombées sous les coups des sectateurs du Coran, mais ni M. Henri Martin ni nos autres historiens ne nous disent quel fut le sort des armées musulmanes après les derniers triomphes de Charles-Martel; M. Reinaud ne croit pas que des tribus sarrasines aient pu rester parmi nous, et M. Pilot met au nombre des fables la prise de Grenoble par les Maures et la présence de bandes sarrasines dans les montagnes du Dauphiné.
Quant à nous qui, au fond de nos vallées, avons vu ces familles au teint brun, aux coutumes bizarres, au nom sans contredit oriental, et qui se disent elles-mêmes d’origine arabe, nous croyons qu’on pourrait compléter ce que l’histoire ne dit pas ou rectifier ce qu’elle avance d’erroné. Les tribus arabes n’ont pas regagné l’Espagne, et cependant elles n’ont pas été anéanties par les Francs. Poursuivies par un ennemi supérieur, elles ont traversé la Saône et se sont réfugiées dans les marécages de la Dombes, les forêts de la Bresse ou les gorges escarpées du Jura et du Dauphiné; la preuve, c’est qu’elles y sont encore. Si l’homme qui écrit l’histoire d’un peuple ne peut approfondir tous les faits, si l’écrivain systématique nie, de parti pris, ce qui lui paraît singulier ou bizarre, c’est aux esprits moins vastes ou moins entiers à descendre dans ces infiniment petits qui auront peut-être aussi un jour leur utilité et leur importance.
Battus à Poitiers, qu’ils traversaient en allant s’emparer du trésor de Saint-Martin, et bien avant d’avoir atteint cette Neustrie qu’on leur avait dite si opulente et si bonne à ravager[4], les Arabes et les Bérébères, âpres à la conquête, avides de pillage et ardents à se venger, après avoir, pendant quatre ans, réparé les désastres de leur défaite, attaquèrent le pays des Francs par la partie orientale, plus facile à envahir. D’immenses renforts accourus de l’Afrique et de l’Asie avaient couvert l’Espagne, franchi les Pyrénées et s’étaient répandus dans cette Septimanie où déjà plus d’une fois les Visigoths leur avaient tendu la main[5]. Organisés en vue de toutes les prévisions; accompagnés de leurs femmes et de leurs troupeaux comme pour coloniser[6], mais surtout fiers d’une cavalerie nombreuse et sans égale, les Arabes remontèrent le cours du Rhône sans presque livrer de combats[7]. La Bourgogne, écrasée par le despotisme et l’avidité des Francs, ouvrit ses portes aux musulmans qu’elle reçut presque comme des libérateurs[8]. Le clergé seul protesta contre les propagateurs d’une religion nouvelle, et le clergé seul eut à subir les lois de la guerre avec une impitoyable rigueur. Les juifs surtout firent cause commune avec les musulmans, et leur influence, puissante dans toutes les cités, ne contribua pas peu à faciliter l’envahissement du pays[9]. A Loudun, comme ils appelaient Lyon, les musulmans s’emparèrent des biens de l’Église, renversèrent les couvents[10], mais respectèrent la population; le culte extérieur fut seul défendu, les mœurs et les lois furent conservés[11]. Suivant leur tactique, et pour ne pas affaiblir leur armée, les Arabes confièrent la garde de la cité aux juifs et à quelques seigneurs bourguignons, et, comme force morale, laissèrent un poste de cavaliers autour du drapeau musulman. Ici, particulièrement, l’histoire est muette, mais la tradition parle, et grâce à elle on peut encore suivre le fil des événements.
Lyon était déjà une ville puissante qui, en se soulevant, aurait pu écraser même une forte garnison. Il n’eût pas été prudent de confier à son incertaine amitié la vie ou la liberté des soldats laissés à la garde du drapeau; mais Lyon est arrosé par deux larges fleuves; des collines l’entourent: sur quel point dut s’établir le poste arabe qui devait maintenir la paix de la cité, assez près pour savoir les nouvelles, assez loin pour ne pas être envahi par la révolte? les livres ne le savent pas, mais les gens de la campagne le savent, et c’est d’eux que nous l’avons appris.
Plus haut que la vieille ville gauloise, assise entre le premier confluent de ses deux fleuves; plus haut que le faubourg moderne de la Croix-Rousse, qui n’existait pas alors, la montagne allongée que le Rhône et la Saône entourent perd de sa largeur; on dirait que les deux fleuves amoureux, impatients de s’embrasser, ont fait un effort pour s’unir avant d’avoir à baigner les murs de la ville; en cet endroit fut jadis une villa romaine; aujourd’hui un riche et gracieux village y répand ses maisons. Un double chemin descend d’un côté au Rhône, de l’autre à la Saône; le Mont-d’Or s’étend vis-à-vis, comme un rideau. On a nommé Caluire, c’est là que s’élevait le drapeau du croissant.
Le camp arabe, gourbis ou tentes, était là, en effet, dans une admirable position, non loin des rivières, à l’abri de toute insulte, dominant l’espace, et prêt à s’envoler au rapide galop de ses coursiers si un danger sérieux l’eût menacé. Un conquérant voulant garder Lyon avec une poignée de soldats, ne pourrait choisir un meilleur emplacement; et, en effet, aujourd’hui même, c’est non loin de Caluire que le gouvernement français a établi le camp qui lui répond de la cité, sur l’emplacement où jadis Albin avait campé ses légions. Romains, Français, Arabes, peuples au génie militaire, ont compris que Caluire est la clef de la ville; la topographie n’a pas changé, le secret est resté le même; c’est toujours de là qu’on dominera Lyon.
Nous n’avons pas de preuves écrites de ce que nous avançons, mais le mamelon escarpé qui domine la campagne des Brosses, au levant de Caluire, s’appelle la butte des Sarrasins; le chemin qui descend au Rhône à travers les Brosses s’appelle la voie des Sarrasins; à une faible distance de là, au nord-est, se trouve la ferme des Sarrasins.
Les Arabes et les Bérébères envahirent la Burgondie, et, avides de conquêtes, fidèles à leur mission de convertir le monde, ils se dirigèrent vers le nord à la recherche des soldats de Charles-Martel. L’armée des Francs vaincue, l’Europe appartenait au croissant, c’en était fait de la chrétienté, et le rêve des Musulmans de rentrer dans leur patrie par Constantinople s’accomplissait; mais avant de rencontrer les fiers soldats de l’Austrasie, les Arabes trouvèrent un ennemi bien plus puissant que les Francs, plus terrible que ces géants couverts de fer qui les avaient vaincus à Poitiers, ennemi dont les historiens n’ont jamais parlé, qui arrêta leur élan, brisa leur vigueur, dompta leur courage et méritait cependant d’être signalé pour avoir, mieux que la massue de Martel, protégé le sol gaulois contre la nuée de ses envahisseurs.
Lorsque le peuple de Dieu prévariquait, lorsqu’il épousait des femmes infidèles et encensait les idoles, l’esprit divin se retirait de lui, ses chefs étaient frappés d’aveuglement, et il était livré sans pitié à la fureur des Amalécites et des Philistins. Lorsque les enfants du Prophète eurent prévariqué à leur tour, lorsque la loi la plus formelle du livre sacré eut été violée dans les caves profondes de la Bourgogne, que le vin eut coulé dans leurs festins, que les tables n’eurent plus horreur de se charger des viandes impures et maudites de la Séquanie, que les lèvres des vrais croyants eurent savouré la chair immonde des porcs du pays des Eduens, c’en fut fait du fanatisme guerrier des conquérants; la gloire du croissant s’éclipsa, l’amour du prosélytisme s’éteignit. Ne cherchez pas ailleurs la cause de la défaite des Arabes; la foi n’y était plus; leur élan incertain ne put emporter la citadelle d’Auxerre, et il vint mourir contre les faibles remparts de la ville de Sens.
Alors, des bruits sinistres circulèrent au milieu des tribus. La jalousie qui avait toujours régné entre les Asiatiques et les Africains se réveilla plus active et plus ardente que jamais. Les Bérébères, les premiers, déclarèrent qu’ils se contentaient des biens de la terre, et que d’autres pouvaient porter la semence de la parole jusque dans les neiges d’Upsal, dans ces lieux reculés et inconnus où Odin était encore adoré comme un dieu[12]. Alors l’archevêque Ebbon n’eut qu’à se montrer à la tête de ses guerriers; l’effroi des grandes forêts de la Gaule du nord, le souvenir des frais coteaux de Dijon et de Nuits firent tourner la tête en arrière aux cavaliers qui avaient bravé le simoun, traversé l’Afrique brûlante, et qui devaient au départ conquérir le monde[13]. Leurs escadrons légers se répandirent sur les bords de la Saône, et, quand Childebrand vint à marches forcées, par le centre de la France, couper les renforts qui remontaient le Rhône, il y avait longtemps que l’armée d’Athim et d’Amorrhée n’était plus un danger pour les chrétiens.
Mais que faire de ces hordes souillées? de ces tribus qui n’avaient plus de musulman que le nom? Les ramener en Espagne, en Afrique, en Arabie, peut-être? Montrer aux croyants de Médine et de Damas l’épouvantable spectacle de musulmans ivres de vin ou gorgés des graisses impures des troupeaux de la Séquanie! Un sacrifice était nécessaire, il fut ordonné. L’influence occulte, mais toute-puissante des marabouts et des imans, profita des divisions qui régnaient entre les Arabes et les Bérébères; l’armée fut condamnée à périr, et chaque scheik, chaque émir dispersa ses cavaliers dans les forêts de la haute Bourgogne, les marécages de la Dombes, les rochers du Bugey et du Dauphiné[14], au milieu desquels, trois cents ans plus tard, les exilés vivaient encore à l’état de nation à part, de peuple séparé et maudit, avec ses lois, sa religion, ses mœurs, et où, aujourd’hui même, on les retrouve avec étonnement soit organisés en villages, soit, plus souvent, comme familles maintenues intactes, sans mélanges avec leurs voisins et ayant conservé sinon le culte, du moins le type physique et moral de la race à laquelle appartenaient leurs pères.
Lorsque Childebrand eut accompli sa mission et campé avec l’avant-garde des Francs sur les bords du Rhône, que l’approche de Charles-Martel eut été signalée par toutes les voix de la renommée, la fureur des musulmans se réveilla, et ils brûlèrent toutes les cités au milieu desquelles ils purent promener leur vengeance. Alors eurent lieu ces atrocités qui remplirent d’effroi les populations, alors on vit ces dévastations dont les siècles ont eu de la peine à guérir les blessures, mais dont ils n’ont pu effacer le souvenir.
Parmi les lieux où on peut retrouver des traces de la fuite des musulmans, lorsqu’ils traversèrent la Saône, nous citerons particulièrement Châlon[15], Tournus, Boz, Uchizy, Sermoyer, Fleurville, Ozan, Arbigny, Mâcon, Lyon. Plusieurs tribus s’arrêtèrent dès qu’elles eurent mis la rivière entre elles et leurs ennemis; à Pont-de-Veyle, à Louhans, en d’autres lieux encore, on montre la chaussée ou la digue des Sarrasins, dénomination qui, si elle ne prouve pas que ces ouvrages leur appartiennent, indique du moins combien leur nom est encore vivant dans le pays. Dans le Bugey, trois villes importantes furent détruites, et deux d’entre elles si complètement, qu’on ne sait où trouver le lieu où elles existaient. Isernore, à la douce appellation, a conservé les ruines d’un temple célèbre; Orindinse a dû s’élever au confluent de l’Ange et de l’Oignin; la ville des Tattes devait être sur les bords de la Valserine, non loin de Châtillon-de-Michaille. La Chronique de Saint-Amand, un des plus anciens documents de l’histoire du Bugey, ne donne que des détails incomplets à cet égard.
Les monastères de Nantua, d’Ambronay et de Saint-Rambert-de-Joux, dans la gorge de l’Albarine, furent renversés. La Franche-Comté, la Savoie, le Dauphiné se couvrirent de ruines. Les histoires de ces provinces donnent de douloureux détails sur les ravages que commirent les Orientaux.
Les tribus qui occupaient Lyon n’épargnèrent pas notre cité. Les troupes en marche et qui avaient dépassé Valence, vinrent se réfugier dans nos murs. Quand elles virent que la fortune devenait contraire et que la cause de l’islam ne se relèverait pas, le pillage, l’incendie et la dévastation assouvirent le besoin de vengeance de ces cœurs ulcérés; Romains, Gaulois, Francs, Visigoths, tous devinrent égaux devant les terribles musulmans, qui n’étaient plus des convertisseurs zélés, mais de farouches ennemis. Ce fut un massacre général, une ruine universelle, et dès lors le peuple de la cité ne prononça plus qu’avec une superstitieuse terreur le nom de cette race maudite de Dieu.
La ville détruite, les hordes musulmanes se retirèrent vers les montagnes à l’orient de Lyon[16], où elles rejoignirent les autres tribus fugitives; mais désormais indépendantes, elles ne réunirent leurs drapeaux que pour lutter contre les difficultés du moment et pour se frayer un passage à travers les populations belliqueuses de ces contrées. La plaine d’Ambérieu conserve encore plusieurs castramétations qu’on leur attribue[17]; les montagnes sont pleines de leurs noms; les flots de l’Albarine, comme ceux du Haut-Rhône, baignent la grotte des Sarrasins, la balme des Sarrasins, la chambre, les crèches, les forts, la maison des Sarrasins, et même cette grotte de Roland où fut trouvé, il y a cinq siècles, un cor arabe de la plus magnifique beauté; Seillonas, Ordonnas, Benonce reçurent les colonies africaines; la vallée d’Amby, de l’autre côté du Rhône, vit se dresser un camp formidable que les voyageurs vont encore visiter. La tradition raconte de longs et sanglants combats livrés entre les Séquanes, les Ambarres, les Allobroges et les légers cavaliers de l’Arabie. Ces derniers furent probablement vainqueurs, puisque partout ils parvinrent à se maintenir dans les vallées qu’ils avaient choisies et où sont encore leurs descendants.
Si le paysan qui passe sur la montagne est brun, maigre, avec le regard ardent, un nez aquilin, l’œil enfoncé sous l’orbite; si ses cheveux d’un noir de corbeau ont des reflets bleus au soleil; s’il répond au nom de Babolah, Kaffon, Tabardet, Ciza-Cartet, Ciza-Buiron, Alamercery, ou Galaf

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