Madame Sans-Gêne, Tome 3 / Le Roi de Rome

Madame Sans-Gêne, Tome 3 / Le Roi de Rome

Author:
Victorien Sardou
Author:
Victorien Sardou
Format:
epub
language:
French

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Author: Lepelletier, Edmond, 1846-1913
France — History — Revolution
1789-1799 — Fiction
France — History — Consulate and First Empire
1799-1815 — Fiction
Madame Sans-Gêne, Tome 3
Le Roi de Rome


Au lecteur

Madame
SANS-GÊNE


ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY


EDMOND LEPELLETIER

Madame
Sans-Gêne

ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE
DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU

Le Roi de Rome
PARIS
A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
8, RUE SAINT-JOSEPH, 8

Tous droits réservés

MADAME
SANS-GÊNE


CINQUIÈME PARTIE[1]
LE ROI DE ROME


I
LE 20 MARS

Le 20 mars 1811, l’empereur Napoléon, au faîte de la puissance, à l’apogée de la gloire, apparaissait dominateur en Europe, maître des destinées du restant du monde, arbitre de la paix et de la guerre, et rien ne semblait pouvoir ébranler son trône étagé sur cinquante victoires, autour duquel les sabres glorieux des maréchaux illustres et les baïonnettes terrifiantes des grenadiers formaient une haie éblouissante et solide.

[1] L’épisode qui précède a pour titre: Madame Sans-Gêne.—La Maréchale.

Les rois consternés, les successeurs fictifs de Louis XVI, las d’attendre une restauration de plus en plus improbable, oubliés du peuple en leurs exodes prolongés, écartés par les monarques comme des cousins ruinés et compromettants, les anciens conspirateurs proscrits, pourchassés, démoralisés, renonçaient à leurs tentatives reconnues vaines et s’engourdissaient dans une résignation découragée;—tous ces ennemis de l’Empire, si abattus, si rampants, mais qui devaient se redresser bientôt furieux et impitoyables, dans la vapeur sanglante des désastres, alors n’avaient plus qu’un espoir, qu’une pensée: non plus la chute violente du colosse, mais la mort soudaine de l’homme.
«Ah! si Napoléon pouvait mourir!» tel était le vœu farouche de tous ceux que l’Empereur gênait. Un implacable et opiniâtre ennemi soufflait cette espérance à toutes les oreilles favorables et propageait dans chaque cour d’Europe la possibilité de cette éventualité.
Cet ennemi mortel, c’était le comte de Neipperg, et l’on verra dans les pages qui vont suivre qu’il chuchotait ce présage sinistre jusque dans le palais même de Napoléon, où Marie-Louise, sans épouvante comme sans indignation, en recueillait la rumeur.

La mort de l’Empereur, c’était le centre de ralliement de toutes les haines, de toutes les vengeances, de toutes les représailles et de toutes les convoitises accumulées autour du nouveau Charlemagne.
Il n’avait pas d’héritier direct. Sa succession disputée s’éparpillerait en des conflits féroces. De sanglantes funérailles d’Alexandre livreraient l’Empire immense au partage. Les généraux, les frères, les alliés de Napoléon se tailleraient une part dans la superbe dépouille. La curée serait ouverte à tous et l’on viendrait de loin. La mort de Napoléon, c’était pour les monarques vaincus la revanche, pour les nations asservies la délivrance, la restauration redevenue possible aux Bourbons abandonnés, effacés de la liste des rois.
La nouvelle que Marie-Louise donnerait prochainement un enfant à l’Empereur anéantissait ces projets, détruisait ces espérances.
Encore une fois la fortune servait son persistant favori.
Le rêve de Napoléon s’accomplirait donc entièrement!
Véritablement n’était-il pas alors trop heureux, trop insolemment heureux?
Victorieux partout, jouissant pour la première fois de la paix générale avec confiance, n’ayant guère que l’épine de l’Espagne au pied, il attendait avec une fiévreuse impatience la délivrance de l’Impératrice.
Malgré les soins les plus attentifs, Marie-Louise avait eu une grossesse difficile.
A la minute suprême, l’angoisse s’établissait silencieuse et profonde autour de son lit.
Corvisart, inquiet, fit appeler l’Empereur.
Le potentat qui avait introduit à sa cour une étiquette asiatique, et qu’on n’approchait qu’avec un cérémonial rigoureux, ne craignit pas de déférer sur-le-champ à l’invitation du premier médecin.
Sans chambellan, sans dame d’annonce, nu-tête et l’œil troublé, celui qui n’avait pas eu un tressaillement de la face dans le cimetière d’Eylau parut, visiblement démonté, sur le seuil de la chambre de Marie-Louise:
—Sauvez la mère!… cria-t-il. Ne laissez pas périr ma Louise!… Corvisart, sur votre tête, vous me répondez de la vie de l’Impératrice!…
—Sire, j’essaierai de sauver aussi l’enfant… mais il faudra peut-être recourir aux forceps.
Napoléon fit un geste douloureux, donnant pleins pouvoirs à l’homme de science.
Puis avisant Dubois, accoucheur réputé et qui devait opérer la délivrance, il remarqua son trouble:
—Gardez votre sang-froid, monsieur! Morbleu! ajouta-t-il avec une rondeur familière, tel que s’il devait encourager ses grognards marchant au feu, comportez-vous comme si vous étiez au lit d’une paysanne!
Il se retira au bout d’un quart d’heure de contemplation anxieuse et passionnée, après avoir pressé avec amour la main moite de Marie-Louise, pâle et haletante sous ses dentelles dans le combat des premières douleurs. Il rentra dans son cabinet, comptant les minutes, nerveux, agité, incapable de tenir en place.
Non seulement il redoutait les complications de l’enfantement que lui annonçait Corvisart, mais cette crainte pour la vie de l’enfant s’accroissait d’inquiétudes cruelles pour le salut de la mère.
Il était de plus tourmenté, en admettant que les choses eussent un heureux résultat, par l’incertitude du sort de la naissance: l’enfant serait-il mâle, l’Empire allait-il avoir un Napoléon II? Une fille, sans doute son cœur l’accueillerait avec plaisir, mais sa venue, en première parturition, dérangerait ou, tout au moins, ajournerait toutes ses combinaisons, toutes ses espérances. Et si la santé de Marie-Louise, ébranlée par la naissance de cette fille, si son organisme, secoué par cette délivrance laborieuse, ne lui permettait plus d’être mère une seconde fois, c’était le retour à l’incertitude, l’héritage impérial compromis ou dévolu à des mains trop débiles pour le recueillir, pour le conserver…

Ah! le moment était lourd de préoccupations et l’attente poignante…
Comme un joueur qui, penché sur la table, guette le coup de cartes qui doit le ruiner ou l’enrichir, Napoléon couvait de son œil d’homme de proie la chambre de l’Impératrice, frémissant chaque fois que la porte s’ouvrait pour les allées et venues des gens de service, tressaillant au moindre bruit que son oreille percevait.
Il avait des fébrilités d’amant inquiet sous la fenêtre, guettant l’aimée, redoutant la déception cruelle, et maudissant la lenteur des minutes.
Pour distraire son impatience, il se dirigeait de temps à autre vers l’une des croisées de son cabinet et regardait la foule énorme stationnant dans le Carrousel, les yeux tournés avec avidité vers les Tuileries.
Le peuple, comme lui, avait la fièvre.
Ce 20 mars 1811, l’anxiété planait aussi sur le pays, et les sujets n’étaient pas moins impatients que le souverain de connaître ce que la nature allait accomplir dans la chambre de l’accouchée.
La naissance du fils de l’Empereur semblait pour tout le monde le gage de la paix, le maintien de la puissance française, la garantie de l’avenir.
La majorité raisonnait ainsi. Les dissidents, pareillement, ne cachaient pas l’importance qu’avait à leurs yeux l’événement qui se préparait. Les ennemis de Napoléon, les partisans des princes, ceux qui conspiraient avec les Chouans et préparaient dans l’ombre le retour des Bourbons, espéraient que l’enfant ne naîtrait pas viable. Les mauvaises nouvelles colportées dans la ville les réjouissaient. Si l’enfant venait, par hasard, bien portant, ils souhaitaient, comme consolation, que ce fût une fille. Un mâle déconcerterait leurs calculs qui reposaient tous sur la mort brusque de Napoléon sans héritier, sans successeur possible.
Les Philadelphes, dispersés, emprisonnés ou en exil, à l’approche de la délivrance de l’Impératrice s’étaient concertés. Ceux qui étaient libres avaient tout tenté pour se réunir.
Le 20 mars 1811, nous retrouvons les principaux d’entre eux attablés dans un petit cabaret du Carrousel attenant à l’hôtel de Nantes.
Là, dans un étroit cabinet, le major Marcel, mis en liberté à la suite de la démarche faite par Renée auprès de l’Empereur, causait avec trois personnages différents par l’âge et par les allures, mais ayant un air d’analogie visible: ce caractère professionnel qui permet aux militaires, aux acteurs, aux ecclésiastiques de se reconnaître entre eux, même sous des costumes pouvant dérouter l’observation.
Le premier, le plus jeune, se nommait Alexandre Boutreux. Il avait vingt-huit ans. Natif d’Angers; frère d’un prêtre du séminaire de Beauveau, près Saumur, il était précepteur dans une famille royaliste et en relation avec des amis des princes et des personnages influents de l’émigration.
Le second, rasé et de manières douces, comme Boutreux, mais avec plus d’acuité dans le regard et de réserve dans le sourire, s’appelait l’abbé Lafon. Il avait été condamné à Bordeaux comme chef d’une association de jeunes gens très attachés au pape. L’abbé Lafon était un ardent royaliste. Il avait trente-huit ans.
Le troisième personnage, petit, trapu, le teint bistré, dardait à droite et à gauche des yeux noirs et perçants. Une barbe rude et noire couvrait ses joues et son menton. C’était un moine espagnol nommé Camagno. Une tête d’inquisiteur avec l’âme d’un bandit. Camagno était un clérical violent. Il rêvait de recommencer la Vendée, et sa haine contre Napoléon était surtout motivée par les persécutions dont le pape avait été l’objet.
Ces trois conspirateurs donnaient à Marcel des renseignements sur les efforts que faisaient les Philadelphes pour se reconstituer, à Bordeaux, dans le Poitou et dans les régions de l’Est.
On n’attendait qu’une occasion, et le signal d’une insurrection serait donné.
Tout en trinquant à leurs espérances, les quatre Philadelphes tendaient l’oreille, attendant le canon qui devait annoncer la naissance de l’enfant impérial.
Pour eux aussi cette nativité était importante. Napoléon sans héritier serait plus vulnérable. Un fils, en consolidant le trône, en apparaissant aux yeux de l’armée et du peuple comme l’héritier légal du nom formidable de Napoléon, comme le continuateur de son œuvre, de sa puissance, ôtait bien des chances de réussite aux plans des conjurés.
Ils achevaient d’échanger leurs vues et de formuler leurs projets, quand un coup de canon retentit…
Une immense clameur s’éleva en même temps du Carrousel…
Mille poitrines anxieuses lançaient un confus rugissement où il y avait de l’espoir, de l’acclamation, de la joie, du brouhaha instinctif et dépourvu de son précis. On se détendait les nerfs, on se soulageait de l’irritation de l’attente dans ce long et rauque murmure.
Le canon des Invalides avait parlé… l’enfant impérial était né!…
Était-ce un prince?… L’épée de Napoléon tombait-elle en quenouille?
Un second coup venait d’éclater, après un intervalle d’une minute…
Nouveau déchaînement sourd des assistants, coupé de cris brefs, d’injonctions brutales.

—Taisez-vous!… faites silence!… Chut! Chut!… Vive l’Empereur!…
Troisième coup.
Dans le silence devenu presque général, où l’on ne percevait qu’une suite continue de murmures, semblable à un jaillissement d’eau très lointain, on entendit des voix qui comptaient et disaient:
—Trois!…
Marcel et ses compagnons s’étaient avancés sur le seuil pour mieux entendre, pour suivre aussi les impressions des curieux.
A quelques pas d’eux se trouvaient deux hommes paraissant désireux de ne pas attirer l’attention, car ils s’étaient placés derrière le contrevent du cabaret, repoussé par la pression de la foule.
—Je connais cette figure… dit Marcel à voix basse à l’abbé Lafon, il était des nôtres…
—Un traître?… un espion?
—Non!… un agent du comte de Provence… le marquis de Louvigné… Il s’est séparé d’avec nous… lorsqu’il a su que notre but était le rétablissement de la République…
—Oh! oh!… Malet n’a pas dit son dernier mot, fit l’abbé, et j’espère bien, avec le père Camagno, lui faire accepter la royauté, seul gouvernement possible en France… N’est-ce pas votre avis, mon révérend?…

—Peu m’importe le nom du gouvernement que nous substituerons à celui de Buonaparte, dit le moine d’un ton farouche, pourvu que ce pouvoir rétablisse l’Église dans sa gloire…
—Je ne partage pas vos idées, mon père, dit alors Boutreux, en ce qui concerne le retour d’un roi qui me paraît bien problématique…; je crois que si Napoléon est enfin abattu par nous, c’est la République qui s’impose!… mais, où je me retrouve d’accord avec vous, c’est que j’entends que cette République soit non pas impie, mais chrétienne… Jésus-Christ était républicain… croyez-moi, ne mêlez pas trop le pape à nos affaires… l’Église française, voilà ce qu’il nous faudrait; n’est-ce pas votre avis, major?
Marcel hocha la tête:
—Il faut la République universelle, dit-il, tous les peuples frères!… plus de frontières!… la guerre abolie! La concorde remplaçant la rivalité, l’échange libre des produits, et les idées comme les marchandises affranchies des douanes, de l’autorité, du fisc, de la police; voilà mon idéal, à moi, et voilà pourquoi je veux renverser Napoléon! accentua-t-il avec une sombre exaltation.
Son visage d’apôtre s’illuminait alors d’une clarté douce. Ses yeux prenaient une froide extase. Il semblait, grisé par son rêve, être déjà le contemporain de cette société idéale, fondée par la fraternité avec la paix pour régime, où les hommes de ce globe ne seraient plus que les enfants d’une famille habitant la même maison.
Le canon continuait à tonner.
Et la rumeur grandissante de la foule accompagnait les salves, au nombre encore mystérieux.
—Dix-sept!… ça approche, mon cher Maubreuil, dit M. de Louvigné à son compagnon, assez haut pour être entendu de Marcel et de ses amis.
Ce compagnon du marquis de Louvigné, inquiétant personnage, avec ses allures de chercheur de querelles et de coureur d’aventures, son œil fauve et sa lèvre mince, mauvaise, murmura:
—Encore quatre minutes!… Ah! Napoléon, ton étoile va-t-elle enfin s’éteindre!…
—Si, par malheur, nous avons encore quatre-vingt-quatre fois à entendre ce maudit canon… si c’était un garçon qui naissait à Bonaparte, quel parti devraient prendre nos princes, monsieur de Maubreuil?
—Faire ce que j’ai toujours conseillé: supprimer le tyran…
—Ce n’est pas commode…
—Il suffit d’un bon poignard…
—Et d’un homme pour le manier…

—L’homme existe… il est prêt…
—Vous le connaissez?…
—Sans doute!… c’est moi!
Et une expression de haine féroce contracta la physionomie de cet aventurier sinistre, Guerri, marquis d’Orvault, comte de Maubreuil, qui reçut mission, par la suite, de Talleyrand et des Bourbons, d’assassiner Napoléon avec ses frères Jérôme et Joseph, et aussi d’enlever le roi de Rome et la reine de Westphalie,—l’un des personnages les plus étranges et les plus infâmes de l’histoire impériale.
—Vingt!… c’est le vingtième coup… murmuraient les voix de la foule…
Un silence général écrasa tous les bruits, tous les chuchotements.
Le vingt et unième coup de canon était tiré…
L’artillerie des Invalides allait-elle demeurer muette, n’ayant plus d’autre événement à annoncer? Les vingt et un coups réglementaires pour la naissance d’une princesse étaient-ils accomplis?
Toutes les poitrines étaient oppressées. Il sembla que l’intervalle fût plus prolongé, et déjà certains se disaient: «C’est tout! Napoléon n’aura pas d’héritier…»
Mais une détonation éclate, suivie d’un immense hourra…
Quelques assistants hésitent à partager l’allégresse unanime. Ils insinuent que peut-être l’on s’est trompé dans le compte des salves. Ils espèrent encore que Napoléon n’aura pas le fils qu’il attend; mais un autre coup de canon, puis un autre retentissent. Il n’y a plus à douter: un enfant mâle est né.
Les acclamations, les cris, les chapeaux lancés en l’air, les serrements de mains, les propos exubérants échangés, toute la joie populaire se manifestait en ce jour unique de bonheur pour Napoléon.
Il avait éprouvé de cruelles émotions. L’effort pour les cacher à tous l’avait brisé.
Après avoir dit à l’accoucheur Dubois qu’il s’en remettait à lui et qu’il lui demandait de traiter l’Impératrice comme s’il eût à délivrer une fermière, il s’était retiré et plongé dans un bain pour calmer sa nervosité et prendre un peu de repos.
Dubois, avec sang-froid et habileté, s’était mis à seconder le travail de la nature, dont la lenteur et le péril ne lui avaient pas échappé.
L’Impératrice, en proie aux grandes douleurs, gémissait, se tordait, poussait de rauques geignements et, l’œil épouvanté devant le forceps qu’approchait Dubois, criait qu’elle ne voulait pas, qu’elle comprenait bien que l’Empereur avait ordonné qu’on la sacrifiât pour sauver son héritier, ce qui était faux: Napoléon avait, comme on l’a vu, dans un élan passionné, crié à Dubois, le prévenant des difficultés de ce laborieux accouchement: «Avant tout, sauvez la mère!» Et Marie-Louise, dans sa souffrance, lançait un regard sournois et haineux vers le cabinet de son mari. On peut dire que cette torture de la maternité influa sur ses sentiments, et qu’à partir de ce jour, Napoléon, qu’elle n’avait jamais aimé, qui lui était apparu en épouvantail, en vilain homme méchant et grossier, dans ses imaginations apeurées de jeune princesse allemande, devint pour elle, en cet instant où sa sensibilité se trouvait hyper-surexcitée, où son âme était endolorie comme sa chair, un objet secret de répulsion et d’animosité. Quant à l’enfant qui lui causait ces intolérables douleurs, elle ne l’aima jamais. Cet infortuné dont toute la vie ne fut qu’un printemps court, morose comme un automne pluvieux, devait végéter, orphelin de père et de mère vivants. Les guerres, la France envahie à défendre, la captivité et l’agonie lente dans une île lointaine empêchèrent le père d’embrasser son fils. La mère était retenue au bras du comte de Neipperg et devait avoir d’autres enfants à caresser.
Quand Dubois approcha les fers de l’utérus en travail, on alla de nouveau chercher l’Empereur.
Napoléon, redevenu calme, maîtrisant son angoisse, assista à toute l’opération. Il se penchait vers l’Impératrice en sueur, toute frissonnante, poussant des sanglots saccadés, haletante, au supplice. Il lui prenait le front dans ses mains; il l’embrassait doucement, tendrement, craintivement; il lui murmurait à l’oreille d’affectueuses paroles qu’elle n’entendait point ou qui ne pouvaient ni l’émouvoir, ni lui donner l’énergie et la patience que la situation grave commandait.
L’accoucheur, cependant, avait commencé à introduire le forceps. L’enfant se présentait par les pieds, il s’agissait de dégager la tête.
Un grand silence emplissait la chambre, où se trouvaient, avec l’Empereur et Dubois, madame de Montesquiou, la garde veillant l’Impératrice, madame de Montebello, première dame d’honneur, et madame de Lucay, dame de service ce jour-là au palais, l’archichancelier Cambacérès et Berthier, prince de Neufchâtel, ces derniers mandés comme témoins.
Au dehors montait comme une rumeur marine, le murmure confus de la foule s’animait sous l’attente de l’événement. De bouche en bouche, d’oreille en oreille, de l’Impératrice aux salles des gardes, du vestibule aux factionnaires, et de ceux-ci au public, la nouvelle s’était répandue que les souffrances de l’Impératrice augmentaient et que la naissance de l’enfant était périlleuse. On se taisait, de peur d’accroître les douleurs de la mère et l’anxiété de l’Empereur.

Enfin Dubois, longtemps penché, se retira vivement, relevant sa tête courbée; très pâle, il se tourna vers l’Empereur, tenant dans ses mains une petite chose, pâle, informe, inerte et sanguinolente…
—Sire, c’est un garçon! dit-il à voix étranglée.
Un soupir de délivrance, où il y avait tout un grondement de joie intérieure contenue, s’échappa de la poitrine du père.
Enfin!… la fortune ne l’abandonnait pas!… Il avait un héritier… Le monde allait compter avec Napoléon II!…
Il fit un mouvement pour s’élancer vers le praticien et prendre son enfant. D

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