Le diable boiteux, tome II

Le diable boiteux, tome II

Author:
Alain René Le Sage
Author:
Alain René Le Sage
Format:
epub
language:
French

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Author: Le Sage, Alain René, 1668-1747
Madrid (Spain) — Fiction
French fiction
Devil — Fiction
Good and evil — Fiction
Le diable boiteux, tome II

LE
DIABLE BOITEUX

PAR LE SAGE
SUIVI DE L’ENTRETIEN DES CHEMINÉES DE MADRID
ET D’UNE JOURNÉE DES PARQUES

PAR LE MÊME AUTEUR
ET PRÉCÉDÉ D’UNE NOTICE
PAR M. PIERRE JANNET
TOME II

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
27, PASSAGE CHOISEUL, 27
M DCCC LXXVI
Tous droits réservés.
E. PICARD.
IMP. EUGÈNE HEUTTE ET Ce, A SAINT-GERMAIN.
LE
DIABLE BOITEUX

CHAPITRE XIII
La force de l’amitié.

HISTOIRE.
Un jeune cavalier de Tolède, suivi de son valet de chambre, s’éloignait à grandes journées du lieu de sa naissance, pour éviter les suites d’une tragique aventure. Il était à deux petites lieues de la ville de Valence, lorsqu’à l’entrée d’un bois il rencontra une dame qui descendait d’un carrosse avec précipitation: aucun voile ne couvrait son visage, qui était d’une éclatante beauté, et cette charmante personne paraissait si troublée, que le cavalier, jugeant qu’elle avait besoin de secours, ne manqua pas de lui offrir celui de sa valeur.
«Généreux inconnu, lui dit la dame, je ne refuserai point l’offre que vous me faites: il semble que le ciel vous ait envoyé ici pour détourner le malheur que je crains. Deux cavaliers se sont donné rendez-vous dans ce bois; je viens de les y voir entrer tout à l’heure; ils vont se battre; suivez-moi, s’il vous plaît: venez m’aider à les séparer.» En achevant ces mots, elle s’avança dans le bois, et le Tolédan, après avoir laissé son cheval à son valet, se hâta de la joindre.
«A peine eurent-ils fait cent pas, qu’ils entendirent un bruit d’épées, et bientôt ils découvrirent entre les arbres deux hommes qui se battaient avec fureur. Le Tolédan courut à eux pour les séparer, et, en étant venu à bout par ses prières et par ses efforts, il leur demanda le sujet de leur différend.
«Brave inconnu, lui dit un des deux cavaliers, je m’appelle don Fadrique de Mendoce, et mon ennemi se nomme don Alvaro Ponce. Nous aimons dona Théodora, cette dame que vous accompagnez; elle a toujours fait peu d’attention à nos soins, et quelques galanteries que nous ayons pu imaginer pour lui plaire, la cruelle ne nous en a pas mieux traités. Pour moi, j’avais dessein de continuer à la servir malgré son indifférence; mais mon rival, au lieu de prendre le même parti, s’est avisé de me faire un appel.
«—Il est vrai, interrompit don Alvar, que j’ai jugé à propos d’en user ainsi: je crois que si je n’avais point de rival, dona Théodora pourrait m’écouter: je veux donc tâcher d’ôter la vie à don Fadrique, pour me défaire d’un homme qui s’oppose à mon bonheur.
«—Seigneurs cavaliers, dit alors le Tolédan, je n’approuve point votre combat; il offense dona Théodora: on saura bientôt dans le royaume de Valence que vous vous serez battus pour elle: l’honneur de votre dame vous doit être plus cher que votre repos et que vos vies. D’ailleurs, quel fruit le vainqueur peut-il attendre de sa victoire? Après avoir exposé la réputation de sa maîtresse, pense-t-il qu’elle le verra d’un œil plus favorable? Quel aveuglement! Croyez-moi, faites plutôt sur vous, l’un et l’autre, un effort plus digne des noms que vous portez: rendez-vous maîtres de vos transports furieux, et, par un serment inviolable, engagez-vous tous deux à souscrire à l’accommodement que j’ai à vous proposer; votre querelle peut se terminer sans qu’il en coûte du sang.
«—Eh! de quelle manière? s’écria don Alvar.—Il faut que cette dame se déclare, répliqua le Tolédan; qu’elle fasse choix de don Fadrique ou de vous, et que l’amant sacrifié, loin de s’armer contre son rival, lui laisse le champ libre.—J’y consens, dit don Alvar, et j’en jure par tout ce qu’il y a de plus sacré; que dona Théodora se détermine: qu’elle me préfère, si elle veut, mon rival; cette préférence me sera moins insupportable que l’affreuse incertitude où je suis.—Et moi, dit à son tour don Fadrique, j’en atteste le ciel: si ce divin objet que j’adore ne prononce point en ma faveur, je vais m’éloigner de ses charmes; et si je ne puis les oublier, du moins je ne les verrai plus.»
«Alors le Tolédan, se tournant vers dona Théodora: «Madame, lui dit-il, c’est à vous de parler: vous pouvez d’un seul mot désarmer ces deux rivaux; vous n’avez qu’à nommer celui dont vous voulez récompenser la constance.—Seigneur cavalier, répondit la dame, cherchez un autre tempérament pour les accorder. Pourquoi me rendre la victime de leur accommodement? J’estime, à la vérité, don Fadrique et don Alvar, mais je ne les aime point; et il n’est pas juste que, pour prévenir l’atteinte que leur combat pourrait porter à ma gloire, je donne des espérances que mon cœur ne saurait avouer.
«—La feinte n’est plus de saison, Madame, reprit le Tolédan; il faut, s’il vous plaît, vous déclarer. Quoique ces cavaliers soient également bien faits, je suis assuré que vous avez plus d’inclination pour l’un que pour l’autre: je m’en fie à la frayeur mortelle dont je vous ai vue agitée.
«—Vous expliquez mal cette frayeur, répartit dona Théodora: la perte de l’un ou de l’autre de ces cavaliers me toucherait sans doute, et je me la reprocherais sans cesse, quoique je n’en fusse que la cause innocente; mais si je vous ai paru alarmée, sachez que le péril qui menace ma réputation a fait toute ma crainte.»
«Don Alvaro Ponce, qui était naturellement brutal, perdit enfin patience. «C’en est trop, dit-il d’un ton brusque; puisque Madame refuse de terminer la chose à l’amiable, le sort des armes en va donc décider.» En parlant de cette sorte, il se mit en devoir de pousser don Fadrique, qui, de son côté, se disposa à le bien recevoir.
«Alors la dame, plus effrayée par cette action que déterminée par son penchant, s’écria toute éperdue: «Arrêtez, seigneurs cavaliers; je vais vous satisfaire. S’il n’y a pas d’autre moyen d’empêcher un combat qui intéresse mon honneur, je déclare que c’est à don Fadrique de Mendoce que je donne la préférence.»
«Elle n’eut pas achevé ces paroles, que le disgracié Ponce, sans dire un seul mot, courut délier son cheval, qu’il avait attaché à un arbre, et disparut en jetant des regards furieux sur son rival et sur sa maîtresse. L’heureux Mendoce, au contraire, était au comble de sa joie: tantôt il se mettait à genoux devant dona Théodora, tantôt il embrassait le Tolédan, et ne pouvait trouver d’expressions assez vives pour leur marquer toute la reconnaissance dont il se sentait pénétré.
«Cependant la dame, devenue plus tranquille après l’éloignement de don Alvar, songeait avec quelque douleur qu’elle venait de s’engager à souffrir les soins d’un amant dont à la vérité elle estimait le mérite, mais pour qui son cœur n’était point prévenu.
«Seigneur don Fadrique, lui dit-elle, j’espère que vous n’abuserez pas de la préférence que je vous ai donnée; vous la devez à la nécessité où je me suis trouvée de prononcer entre vous et don Alvar; ce n’est pas que je n’aie toujours fait beaucoup plus de cas de vous que de lui: je sais bien qu’il n’a pas toutes les bonnes qualités que vous avez: vous êtes le cavalier de Valence le plus parfait, c’est une justice que je vous rends; je dirai même que la recherche d’un homme tel que vous peut flatter la vanité d’une femme; mais, quelque glorieuse qu’elle soit pour moi, je vous avouerai que je la vois avec si peu de goût, que vous êtes à plaindre de m’aimer aussi tendrement que vous le faites paraître. Je ne veux pourtant pas vous ôter toute espérance de toucher mon cœur: mon indifférence n’est peut-être qu’un effet de la douleur qui me reste encore de la perte que j’ai faite depuis un an de don André de Cifuentes, mon mari. Quoique nous n’ayons pas été longtemps ensemble, et qu’il fût dans un âge avancé lorsque mes parents, éblouis de ses richesses, m’obligèrent à l’épouser, j’ai été fort affligée de sa mort: je le regrette encore tous les jours.
«Eh! n’est-il pas digne de mes regrets? ajouta-t-elle; il ne ressemblait nullement à ces vieillards chagrins et jaloux qui, ne pouvant se persuader qu’une jeune femme soit assez sage pour leur pardonner leur faiblesse, sont eux-mêmes des témoins assidus de tous ses pas, ou la font observer par une duègne dévouée à leur tyrannie. Hélas! il avait en ma vertu une confiance dont un jeune mari adoré serait à peine capable. D’ailleurs, sa complaisance était infinie, et j’ose dire qu’il faisait son unique étude d’aller au-devant de tout ce que je paraissais souhaiter. Tel était don André de Cifuentes. Vous jugez bien, Mendoce, que l’on n’oublie pas aisément un homme d’un caractère si aimable: il est toujours présent à ma pensée, et cela ne contribue pas peu, sans doute, à détourner mon attention de tout ce que l’on fait pour me plaire.»
«Don Fadrique ne put s’empêcher d’interrompre en cet endroit dona Théodora: «Ah! Madame, s’écria-t-il, que j’ai de joie d’apprendre de votre propre bouche que ce n’est pas par aversion pour ma personne que vous avez méprisé mes soins: j’espère que vous vous rendrez un jour à ma constance.—Il ne tiendra point à moi que cela n’arrive, reprit la dame, puisque je vous permets de me venir voir et de me parler quelquefois de votre amour: tâchez de me donner du goût pour vos galanteries; faites en sorte que je vous aime: je ne vous cacherai point les sentiments favorables que j’aurai pris pour vous; mais si malgré tous vos efforts vous n’en pouvez venir à bout, souvenez-vous, Mendoce, que vous ne serez pas en droit de me faire des reproches.»
«Don Fadrique voulut répliquer; mais il n’en eut pas le temps, parce que la dame prit la main du Tolédan et tourna brusquement ses pas du côté de son équipage. Il alla détacher son cheval qui était attaché à un arbre, et, le tirant après lui par la bride, il suivit dona Théodora, qui monta dans son carrosse avec autant d’agitation qu’elle en était descendue; la cause toutefois en était bien différente. Le Tolédan et lui l’accompagnèrent à cheval jusqu’aux portes de Valence, où ils se séparèrent. Elle prit le chemin de sa maison, et don Fadrique emmena dans la sienne le Tolédan.
«Il le fit reposer, et, après l’avoir bien régalé, il lui demanda en particulier ce qui l’amenait à Valence, et s’il se proposait d’y faire un long séjour. «J’y serai le moins de temps qu’il me sera possible, lui répondit le Tolédan: j’y passe seulement pour aller gagner la mer, et m’embarquer dans le premier vaisseau qui s’éloignera des côtes d’Espagne; car je me mets peu en peine dans quel lieu du monde j’acheverai le cours d’une vie infortunée, pourvu que ce soit loin de ces funestes climats.—Que dites-vous? répliqua don Fadrique avec surprise; qui peut vous révolter contre votre patrie, et vous faire haïr ce que tous les hommes aiment naturellement?—Après ce qui m’est arrivé, répartit le Tolédan, mon pays m’est odieux, et je n’aspire qu’à le quitter pour jamais.—Ah! seigneur cavalier, s’écria Mendoce attendri de compassion, que j’ai d’impatience de savoir vos malheurs! si je ne puis soulager vos peines, je suis du moins disposé à les partager. Votre physionomie m’a d’abord prévenu pour vous; vos manières me charment, et je sens que je m’intéresse déjà vivement à votre sort.
«—C’est la plus grande consolation que je puisse recevoir, seigneur don Fadrique, répondit le Tolédan; et pour reconnaître en quelque sorte les bontés que vous me témoignez, je vous dirai aussi qu’en vous voyant tantôt avec Alvaro Ponce, j’ai penché de votre côté. Un mouvement d’inclination, que je n’ai jamais senti à la première vue de personne, me fit craindre que dona Théodora ne vous préférât votre rival, et j’eus de la joie lorsqu’elle se fut déterminée en votre faveur. Vous avez depuis si bien fortifié cette première impression, qu’au lieu de vouloir vous cacher mes ennuis, je cherche à m’épancher, et trouve une douceur secrète à vous découvrir mon âme; apprenez donc mes malheurs.
«Tolède m’a vu naître, et don Juan de Zarate est mon nom. J’ai perdu presque dès mon enfance ceux qui m’ont donné le jour, de manière que je commençai de bonne heure à jouir de quatre mille ducats de rente qu’ils m’ont laissés. Comme je pouvais disposer de ma main, et que je me croyais assez riche pour ne devoir consulter que mon cœur dans le choix que je ferais d’une femme, j’épousai une fille d’une beauté parfaite, sans m’arrêter au peu de bien qu’elle avait, ni à l’inégalité de nos conditions. J’étais charmé de mon bonheur, et, pour mieux goûter le plaisir de posséder une personne que j’aimais, je la menai, peu de jours après mon mariage, à une terre que j’ai à quelques lieues de Tolède.
«Nous y vivions tous deux dans une union charmante, lorsque le duc de Naxera, dont le château est dans le voisinage de ma terre, vint, un jour qu’il chassait, se rafraîchir chez moi. Il vit ma femme et en devint amoureux; je le crus du moins, et ce qui acheva de me le persuader, c’est qu’il rechercha bientôt mon amitié avec empressement, ce qu’il avait jusque-là fort négligé; il me mit de ses parties de chasse, me fit force présents, et encore plus d’offres de services.
«Je fus d’abord alarmé de sa passion; je pensai retourner à Tolède avec mon épouse, et le ciel, sans doute, m’inspirait cette pensée; effectivement, si j’eusse ôté au duc toutes les occasions de voir ma femme, j’aurais évité les malheurs qui me sont arrivés; mais la confiance que j’avais en elle me rassura. Il me parut qu’il n’était pas possible qu’une personne que j’avais épousée sans dot et tirée d’un état obscur fût assez ingrate pour oublier mes bontés. Hélas! je la connaissais mal. L’ambition et la vanité, qui sont deux choses si naturelles aux femmes, étaient les plus grands défauts de la mienne.
«Dès que le duc eut trouvé moyen de lui apprendre ses sentiments, elle se sut bon gré d’avoir fait une conquête si importante. L’attachement d’un homme que l’on traitait d’Excellence chatouilla son orgueil et remplit son esprit de fastueuses chimères; elle s’en estima davantage et m’en aima moins. Ce que j’avais fait pour elle, au lieu d’exciter sa reconnaissance, ne fit plus que m’attirer ses mépris: elle me regarda comme un mari indigne de sa beauté, et il lui sembla que, si ce grand seigneur qui était épris de ses charmes l’eût vue avant son mariage, il n’aurait pas manqué de l’épouser. Enivrée de ces folles idées, et séduite par quelques présents qui la flattaient, elle se rendit aux secrets empressements du duc.
«Ils s’écrivaient assez souvent, et je n’avais pas le moindre soupçon de leur intelligence; mais enfin je fus assez malheureux pour sortir de mon aveuglement. Un jour je revins de la chasse de meilleure heure qu’à l’ordinaire: j’entrai dans l’appartement de ma femme; elle ne m’attendait pas sitôt: elle venait de recevoir une lettre du duc, et se préparait à lui faire réponse. Elle ne put cacher son trouble à ma vue; j’en frémis, et, voyant sur une table du papier et de l’encre, je jugeai qu’elle me trahissait. Je la pressai de me montrer ce qu’elle écrivait; mais elle s’en défendit, de sorte que je fus obligé d’employer jusqu’à la violence pour satisfaire ma jalouse curiosité; je tirai de son sein, malgré toute sa résistance, une lettre qui contenait ces paroles:

Languirai-je toujours dans l’attente d’une seconde entrevue? Que vous êtes cruelle, de me donner les plus douces espérances et de tant tarder à les remplir! Don Juan va tous les jours à la chasse, ou à Tolède: ne devrions-nous pas profiter de ces occasions? Ayez plus d’égard à la vive ardeur qui me consume. Plaignez-moi, Madame: songez que si c’est un plaisir d’obtenir ce qu’on désire, c’est un tourment d’en attendre longtemps la possession.

«Je ne pus achever de lire ce billet sans être transporté de rage; je mis la main sur ma dague, et dans mon premier mouvement je fus tenté d’ôter la vie à l’infidèle épouse qui m’ôtait l’honneur; mais, faisant réflexion que c’était me venger à demi, et que mon ressentiment demandait encore une autre victime, je me rendis maître de ma fureur. Je dissimulai; je dis à ma femme, avec le moins d’agitation qu’il me fut possible: «Madame, vous avez eu tort d’écouter le duc: l’éclat de son rang ne devait point vous éblouir; mais les jeunes personnes aiment le faste: je veux croire que c’est là tout votre crime, et que vous ne m’avez point fait le dernier outrage: c’est pourquoi j’excuse votre indiscrétion, pourvu que vous rentriez dans votre devoir, et que désormais, sensible à ma seule tendresse, vous ne songiez qu’à la mériter.»
«Après lui avoir tenu ce discours, je sortis de son appartement, autant pour la laisser se remettre du trouble où étaient ses esprits, que pour chercher la solitude dont j’avais besoin moi-même pour calmer la colère qui m’enflammait. Si je ne pus reprendre ma tranquillité, j’affectai du moins un air tranquille pendant deux jours; et le troisième, feignant d’avoir à Tolède une affaire de la dernière conséquence, je dis à ma femme que j’étais obligé de la quitter pour quelque temps, et que je la priais d’avoir soin de sa gloire pendant mon absence.
«Je partis; mais, au lieu de continuer mon chemin vers Tolède, je revins secrètement chez moi à l’entrée de la nuit, et me cachai dans la chambre d’un domestique fidèle, d’où je pouvais voir tout ce qui entrait dans ma maison. Je ne doutais point que le duc n’eût été informé de mon départ, et je m’imaginais qu’il ne manquerait pas de vouloir profiter de la conjoncture: j’espérais les surprendre ensemble; je me promettais une entière vengeance.
«Néanmoins je fus trompé dans mon attente: loin de remarquer qu’on se disposât au logis à recevoir un galant, je m’aperçus au contraire que l’on fermait les portes avec exactitude, et trois jours s’étant écoulés sans que le duc eût paru, ni même aucun de ses gens, je me persuadai que mon épouse s’était repentie de sa faute, et qu’elle avait enfin rompu tout commerce avec son amant.
«Prévenu de cette opinion, je perdis le désir de me venger, et, me livrant aux mouvements d’un amour que la colère avait suspendu, je courus à l’appartement de ma femme: je l’embrassai avec transport, et lui dis: «Madame, je vous rends mon estime et mon amitié. Je vous avoue que je n’ai point été à Tolède: j’ai feint ce voyage pour vous éprouver. Vous devez pardonner ce piége à un mari dont la jalousie n’était pas sans fondement: je craignais que votre esprit, séduit par de superbes illusions, ne fût pas capable de se détromper; mais, grâces au ciel, vous avez reconnu votre erreur, et j’espère que rien ne troublera plus notre union.»
«Ma femme me parut touchée de ces paroles, et, laissant couler quelques pleurs: «Que je suis malheureuse, s’écria-t-elle, de vous avoir donné sujet de soupçonner ma fidélité! J’ai beau détester ce qui vous a si justement irrité contre moi; mes yeux depuis deux jours sont vainement ouverts aux larmes, toute ma douleur, tous mes remords seront inutiles: je ne regagnerai jamais votre confiance.—Je vous la redonne, Madame, interrompis-je tout attendri de l’affliction qu’elle faisait paraître, je ne veux plus me souvenir du passé, puisque vous vous en repentez.»
«En effet, dès ce moment j’eus pour elle les mêmes égards que j’avais eus auparavant, et je recommençai à goûter des plaisirs qui avaient été si cruellement troublés: ils devinrent même plus piquants; car ma femme, comme si elle eût voulu effacer de mon esprit toutes les traces de l’offense qu’elle m’avait faite, prenait plus de soin de me plaire qu’elle n’en avait jamais pris: je trouvais plus de vivacité dans ses caresses, et peu s’en fallait que je ne fusse bien aise du chagrin qu’elle m’avait causé.
«Je tombai malade en ce temps-là. Quoique ma maladie ne fût point mortelle, il n’est pas concevable combien ma femme en parut alarmée: elle passait le jour auprès de moi; et la nuit, comme j’étais dans un appartement séparé, elle me venait voir deux ou trois fois, pour apprendre par elle-même de mes nouvelles: enfin, elle montrait une extrême attention à courir au-devant de tous les secours dont j’avais besoin; il semblait que sa vie fût attachée à la mienne. De mon côté, j’étais si sensible à toutes les marques de tendresse qu’elle me donnait, que je ne pouvais me lasser de le lui témoigner. Cependant, seigneur Mendoce, elles n’étaient pas aussi sincères que je me l’im

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