La lyre héroïque et dolente

La lyre héroïque et dolente

Author:
Pierre Quillard
Author:
Pierre Quillard
Format:
epub
language:
French

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Author: Quillard, Pierre, 1864-1912
French poetry — 19th century
La lyre héroïque et dolente
PIERRE QUILLARD

LA LYRE
HÉROÏQUE ET DOLENTE

DE SABLE ET D’OR
LA GLOIRE DU VERBE.—L’ERRANTE
LA FILLE AUX MAINS COUPÉES

PARIS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
M DCCC XCVII
Tous droits réservés
DU MÊME AUTEUR:

L’antre des Nymphes de Porphyre, traduit du grec 1 plq.
Les Lettres rustiques de Claudius Ælianus, Prenestin, traduites du grec, illustrées d’un Avant-propos et d’un Commentaire latin 1 vol.
Le Livre de Jamblique sur les Mystères, traduit du grec 1 vol.
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IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
Trois exemplaires sur japon impérial, numérotés de 1 à 3
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EXEMPLAIRE No 1
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.

DÉDICACE

A LA MÉMOIRE D’ÉPHRAÏM MIKHAEL

Tu t’en allas, un soir de mai: la ville en fête
Haletait de printemps, de jeunesse et d’amour,
Et tu nous as quittés pour la nuit sans retour,
Ame mélancolique et toujours inquiète.

En vain les mornes dieux, formidables et doux,
Ont détaché ta main de nos mains fraternelles:
Le sel âcre des pleurs brûle encor nos prunelles
Quand ta voix, triomphant des heures, chante en nous

Et fait surgir parmi les roses des vesprées,
Sous des voiles tissus de soleils et de cieux,
Une vierge dolente au regard anxieux
Qui nous appelle et fuit vers les ombres sacrées.

Forme grave dressée au seuil mauvais du sort,
Image de fierté qui pleurait et s’est tue,
Ma bouche te cherchait d’une lèvre éperdue;
Mais j’ai heurté du front les portes de la mort

Hélas! et tu survis dans nos seules mémoires
Et sans que rien m’entende au tombeau souterrain,
Je fixe tristement sur le vantail d’airain
Avec l’amer laurier les palmes illusoires.

DE SABLE ET D’OR

LES FLEURS NOIRES

A MARCEL COLLIÈRE

LES FLEURS NOIRES

A Émile Galle.

Au bord de quels sinistres lacs d’eau lourde et sombre,
O ténébreuses fleurs plus vastes que la mort,
Les dieux muets du soir et les dieux froids du nord
Tissent-ils votre robe d’ombre?

Vos abîmes de nuit dévorent le soleil;
Le jour est offensé par vos voiles de veuves
Et vous avez puisé sans peur aux mornes fleuves
L’onde farouche du sommeil.

O fleurs noires, le vent de l’aube vous balance:
Mais nul parfum d’amour ne s’exhale de vous,
Chères, et vous versez dans les cœurs las et fous
L’incantation du silence.

La vie épand en vain ses perfides douceurs;
La pourpre du printemps inutile flamboie:
Votre deuil rédempteur libère de la joie;
Salut, impérieuses sœurs.

Je vous aime et je veux dormir, soyez clémentes:
Je ne troublerai pas votre calme immortel
Et, là-bas, j’oublierai, loin du jour et du ciel,
La bouche rouge des amantes.

LE DIEU MORT

A André Fontainas.

Une étoile, une seule étoile. O funérailles
Royales! solitude où la gloire mourait
Sur un bûcher perdu derrière la forêt,
A l’écart des drapeaux, du glaive et des batailles.

Le héros s’en allait sans pourpre, enseveli
Dans une soie éteinte et dans les tresses rousses
Des captives et des amantes: lèvres douces
Et voraces, vous qui buviez le sang pâli,

Vers quels baisers souriez-vous? Vers quelles fêtes
Sonne déjà l’appel de vos chants oublieux?
Ah, mensongères! pour des larmes en vos yeux,
Il fallait l’apparat de célèbres défaites

Et l’horreur des clairons déchirant le ciel noir,
Pour tordre avec des cris de pleureuses louées
Vos corps, mimes en deuil sous le vol des nuées,
Parmi la rouge odeur des torches dans le soir.

Mais nul regard viril n’a, du haut des murailles,
Avidement cueilli la fleur de vos bras nus:
Vous avez fui. Le roi ne s’éveillera plus.
Une étoile, une seule étoile. O funérailles.

RUINES

A Maurice Nicolle.

L’illustre ville meurt à l’ombre de ses murs;
L’herbe victorieuse a reconquis la plaine;
Les chapiteaux brisés saignent de raisins mûrs.

Le barbare enroulé dans sa cape de laine
Qui paît de l’aube au soir ses chevreaux outrageux
Foule sans frissonner l’orgueil du sol Hellène.

Ni le soleil oblique au flanc des monts neigeux
Ni l’aurore dorant les cimes embrumées
Ne réveillent en lui la mémoire des dieux.

Ils dorment à jamais dans leurs urnes fermées
Et quand le buffle vil insulte insolemment
La porte triomphale où passaient des armées,

Nul glaive de héros apparu ne défend
Le porche dévasté par l’hiver et l’automne
Dans le tragique deuil de son écroulement.

Le sombre lierre a clos la gueule de Gorgone.

PAR LA NUIT D’AUTOMNE

Par l’automnale nuit la terre se résigne,
Muette sous le fait des ombres tumulaires:
Nul astre en qui survive un espoir d’aubes claires,
Un espoir de matin crevant son œuf de cygne.

Les soleils d’autrefois fermentent dans la vigne.

Maintenant au pas sourd de noires haquenées,
Sans faire gémir l’herbe ou résonner la roche,
Tel qu’une chevauchée impitoyable, approche
Le troupeau saccageur des suprêmes journées.

Un parfum triste vient des grappes condamnées.

Demain l’or et le sang des étoiles sublimes
Seront déshonorés par la soif de la horde;
Mais voici qu’une pluie invisible déborde
Et tombe lentement des sinistres abîmes.

Serait-ce pas les Dieux qui pleurent leurs vieux crimes?

O Dieux, je ne sais pas quel Léthé vous enivre
De poisons plus amers que le fiel des Lémures:
Que vous importe à vous, la mort des grappes mûres
Et le viol raillé par le bruit vil du cuivre?

Les pampres desséchés ne veulent pas revivre.

SOLITUDE

A Grégoire le Roy.

C’est un grand silence après le chant du cor,
Comme dans les villes mortes
Où les chats peuvent encor
Rêver sur le seuil des portes.

Sous le dais noir de la nuit
Les rois radieux, les belles chevauchées
Foulaient dans l’or et le bruit
Le sang des roses fauchées.

Des femmes embaumaient l’air
Parmi le velours des porches;
Nous voyions couler la résine des torches
Sur les gantelets de fer.

Mais les heures sont passées
De la joie et du décor
Et dans nos âmes lassées
C’est un grand silence après le chant du cor.

PAROLES SUR LA TERRASSE

A Puvis de Chavannes.

Des reines blanches inclinées
Aux balustrades d’améthystes
Pour fleurir la mort des journées
Effeuillent des glycines tristes.

Fleurs plus brèves que les plus brèves,
Vains thyrses que le vent spolie,
Les noirs flots sans rives ni grèves
Emportent leur cendre pâlie;

Et c’est le deuil d’un double automne,
Soir du jour et soir des feuillées,
Qui dévaste l’ombre et frissonne
Dans les ramilles dépouillées.

Des pas glissent sur la terrasse;
Une étoffe roide s’y froisse;
Les voix que la nuit blême efface
Tremblent d’adieux, meurent d’angoisse,

Et cygnes chassés de tout fleuve,
S’en vont fébriles et blessées,
Sans que la ténèbre s’émeuve
Aux cris des âmes délaissées.

L’AUTOMNE A DÉNUDÉ…

L’automne a dénudé les glèbes et le soir,
Un soir d’exil et de mains désunies,
S’approche à l’horizon des plaines infinies,
Roi dévêtu de pourpre et spolié d’espoir.

O marcheur aux pieds nus et las qui viens t’asseoir
Sans compagnon, parmi les landes défleuries,
Près des eaux mornes, quelles mêmes agonies
Alourdissent ton front vers ce triste miroir?

Je le sais, tout se meurt dans ton âme d’automne.
Laisse la nuit prendre les fleurs qu’elle moissonne
Et l’amour défaillant d’un cœur ensanglanté,

Pour qu’après le sommeil et les ombres fidèles
Les clairons triomphaux de l’aube et de l’été
Fassent surgir enfin les roses immortelles.

LES VAINES IMAGES

A HENRI DE RÉGNIER

PSYCHÉ

Petite âme, Psyché mélancolique, dors,
Lys d’aurore surgi des heures ténébreuses,
Tes bras souples et frais et tes lèvres heureuses
Ont rajeuni mon cœur et réjoui mon corps.

Et tu m’as cru, petite âme blanche et farouche,
Tel que ton désir vierge encore me voulait
Pendant tes longs baisers de miel pur et de lait,
Tant que l’ombre a menti comme mentait ma bouche.

Nulle parole et nulle étreinte et nul baiser
N’ont trahi la douleur secrète du cilice;
Mais éveillée avec l’aube révélatrice
Tu frémissais, Psyché fragile, à te briser,

Si le jour désillant ta paupière sereine
Au lieu du doux vainqueur que rêvait ton émoi
Te décelait mes poings crispés même vers toi
Et mes yeux éperdus de colère et de haine;

Car je te hais de tout ton amour, ô Psyché,
Pour les jours à venir et les futures heures
Et les perfides flots de larmes et de leurres
Qui jailliront un jour de ton être caché.

Mais avant que la nuit divine m’abandonne,
Avec le dur métal des gouffres sidéraux
Je forgerai le masque amoureux d’un héros,
Rieur comme l’Avril, grave comme l’automne;

Mort vivant sur les lèvres mortes d’un vivant,
Le masque couvrira ma face convulsée;
Et maintenant que l’aube éclate! O fiancée
Chez qui la femme, hélas! va survivre à l’enfant.

Eveille-toi, rouvre ta bouche qui s’est tue,
Tu n’entendras de moi que paroles d’orgueil
Et je me dresse sous les morsures du deuil
Lauré d’or et pareil à ma propre statue.

ÉLIANE

I

Des jours et puis des jours ont fui. Je me souviens
De cette joie ainsi que de quelque étrangère
Et c’est une féerie encor que j’exagère
De tout le deuil enclos dans les plaisirs anciens.

Mais nos baisers furent les fruits des Hespérides
Dont nous avons mâché la cendre, seulement
La cendre! le verger solitaire et charmant
N’a pas calmé la soif de nos lèvres arides.

D’autres sont revenus semblables à des dieux
De l’île où par orgueil nous nous aventurâmes;
Les guirlandes d’amour alourdissaient leurs rames
Et la galère en fleurs émerveillait les yeux.

Je ne jalouse pas leurs fanfares de gloire
Ni les pavois ni les étendards éployés
Dont l’ombre rouge flotte auprès des boucliers:
Leur songe était moins beau que notre ivresse noire,

Et j’erre en ce jardin fouetté du vent brutal,
Plus fier que les héros aux soirs d’apothéoses,
Tandis qu’autour de moi les nostalgiques roses
S’effeuillent vainement vers l’Orient natal.

II

Je t’aimais et les dieux ont dénoué nos bras,
Et nous vivons à la dérive au cours des heures;
Et je ne t’entends plus quand tu ris ou tu pleures:
Mais je viendrai vers toi quand tu m’appelleras.

A la dérive! des palais au bord des fleuves,
D’impérieuses voix m’invitent, dans la nuit
Et par les aubes; mais qu’importe? l’eau s’enfuit
Et je ferme mes yeux aux chevelures veuves.

Je sais: l’hôtellerie est pleine de buveurs:
Au mur rit la lambrusque et la rose trémière
Et les raisins gonflés d’aurore et de lumière
Versent les vieux soleils dans les cerveaux rêveurs.

Les sveltes baladins, les joueuses de lyre
Et les masques d’amour y glissent dans le soir
Et la terrasse est vide où je pourrais m’asseoir:
Je n’aborderai pas aux perrons de porphyre;

Nulle reine en manteau de pourpre et d’argent clair
Ne tendra sur le seuil ses lèvres vers ma bouche;
Voile noire, carène noire, ombre farouche,
La nef sans gouvernail s’en va jusqu’à la mer

Et je m’endormirai parmi les vagues vertes,
Parmi les mornes flots sans borne, à moins qu’un soir,
Sur une rive heureuse, au sommet de la tour
Dominant la vallée et les terres désertes,

Tu ne paraisses dans ta robe de soleil
Et tu ne m’offres en un geste qui pardonne
Tes cheveux éployés plus riches que l’automne
Et les baisers anciens plus doux que le sommeil.

III

Je ne sais plus dans quels chemins ni sous quels cieux
La reine de mon cœur, la reine de mes yeux,
La souveraine de mes larmes ignorées,
Qui tord en ses cheveux l’or fauve des vesprées,
Passa sans un regard vers mon front en exil
Comme un soleil d’hiver oublieux de l’avril.

Hélas! les lys sont morts; les roses sont fanées;
L’impitoyable deuil défleurit les années.
Elle ne connaît plus les choses d’autrefois;
Son oreille infidèle a désappris ma voix,
Ma voix tremblante et les paroles murmurées
Et le frissonnement des étreintes sacrées.

Et maintenant, et maintenant! je veux en vain
M’interdire les jours et le passé divin.
Ma lèvre qu’elle sut délicate naguères
Est chaude d’une bouche et de baisers vulgaires
Et j’ai bu pour marcher dans l’ombre de la mort
Le vin des matelots et des hommes du port.

Mais cette ivresse est triste, ô reine, et je t’implore.
Reviens, fais resplendir la gloire de l’aurore.
Jette sur les bois nus un manteau de printemps
Et pare les sentiers des roses que j’attends.

Sois bienveillante; ou si les beaux jardins des rêves
Sont clos pour jamais, soit! les heures seront brèves
Où je vivrai dans la lumière et dans le bruit,
Et je descendrai seul les marches de la nuit.

IV

Par quelle cruauté des implacables dieux?
Si loin des jours royaux et pavoisés de joie,
Un soleil tel que les anciens soleils flamboie
Et tes cheveux en fleur épouvantent mes yeux.

Parmi le deuil hélas! et les ombres tombales,
Que me veux-tu, sourire impérieux encor
Qui fais se réveiller avec un sursaut d’or
Le prestige menteur des aubes triomphales?

Oui: tes lèvres m’étaient douces près de la mer
Et sur la fauve grève où dormaient les carènes
Gonflaient d’un chant si pur les conques des Sirènes
Que des oiseaux neigeaient autour de toi dans l’air

Et que le souvenir des ailes éployées
Palpite en mes regards éblouis. O rayons
Eteints! vols disparus d’aigles et d’alcyons!
Voix morte désormais sur des lèvres souillées!

Voix morte et pour moi seul vivante: je voudrais
Ne plus l’entendre et que la terre devînt noire
Et que la nuit sereine engloutît la mémoire
De ta beauté semblable aux roses des forêts.

Mais l’ombre décevante est encore hantée
Par les dieux importuns qui défendent l’oubli
Et la poignante fleur au calice pâli
Sollicite toujours ma bouche ensanglantée.

HYMNIS

Pour Bernard Lazare.

I

Face d’ombre, je viens à toi; la nuit m’emporte.
Poussière évanouie aux plis blancs d’un linceul,
Pâle vierge oubliée et que j’honore seul
D’une fleur morte hélas! moins que ta grâce morte,

Je viens à toi qui dors au fond des siècles lourds
Et dont le pur tombeau fait les lèvres fidèles:
Je n’ai pas entendu les mots qui naissaient d’elles
Ni goûté la douceur de tes tristes amours:

Mais je pleure ton corps et son charme équivoque
Et les baisers trop lents qui l’auraient effleuré,
Chair de jadis, désir dont je me suis leurré
Parce qu’un même appel de buccins nous évoque

Vers les mêmes cyprès noirs et silencieux…
Vain appel, vaine ombre et menteuses fanfares:
Jamais je ne clorai de mes lèvres avares
Tes yeux désenchantés qui connurent les dieux.

Sommeille loin de moi près de la mer antique
Sous un ciel insulté par de confuses voix
Où la vague qui chante encor comme autrefois
Entrechoque les mâts du port aromatique:

Toujours l’âpre soleil et la foule et l’embrun,
Loin de moi, troubleront ta poussière ignorée
Et l’inutile fleur que je t’ai consacrée
Ne réjouira pas ta cendre d’un parfum.

II

Viens respirer l’odeur des vignes et des fruits.

Ce soir te sera doux comme tes longues nuits,
Hymnis, enfant qui dors depuis deux mille années,
Et par le souffle lent des sentes où je fuis
Les roses du tombeau ne seront point fanées.

Je te dédie, enfant, la mourante forêt.

Elle se pare encor malgré son mal secret:
Tu te reconnaîtras à sa noble agonie,
Vierge dont le front pâle et fiévreux se paraît
D’or royal attristé par la blême ancolie.

L’automne funéraire embaume les halliers.

Hymnis! Hymnis! Hymnis! tes cheveux déliés
Libres du bandeau strict où tu les emprisonnes
Ont frôlé des santals et des girofliers
Et se sont enivrés de cruelles automnes.

De plus calmes parfums, ce soir, te charmeront.

Pour que ton corps sacré retourne sans affront
De la forêt qui meurt aux ténèbres divines
Je veux entrelacer à l’entour de ton front
Le thyrse noir du lierre aux suprêmes glycines.

CHRYSARION

Sur cette mer toujours déserte où nos yeux vains
S’égaraient dans l’ennui des solitudes mornes,
Le navire, aux clameurs des conques et des cornes,
Fleurit avec l’aurore éclatante; et tu vins,

Apportant le parfum des terres étrangères,
Le reflet des soleils morts parmi tes cheveux
Et pour les cœurs lassés, graves et dédaigneux
L’enchantement de quelques heures plus légères.

Trop de désirs déçus et d’espoirs abusés
Hantent notre mémoire et sanglotent en elle:
Nous n’avons pas tendu vers ta chair fraternelle
Nos lèvres dès longtemps déprises des baisers.

Mais les heures passaient douces comme la soie
En vêtements tramés de soleil et de nuit,
Danseuse au collier d’or qui fulgure et s’enfuit,
Amante triste et grave en marche vers la joie,

Et vous qui regardiez des astres abolis,
Visages inquiets ivres du vieux mensonge,
O faces de stupeur, d’extases et de songe
Sur qui l’ombre clémente est tombée à longs plis;

Puis la dernière; et ce fut toi-même, inclinée
A la poupe et semant des roses dans le soir
Afin que la galère et le sillage noir
S’illustrassent encor d’une pourpre fanée

Et que la sombre mer sourît à nos yeux vains.

L’ERRANTE

A RACHILDE

L’ERRANTE

I nunc ad hostem, at in perpetuum mea.

I. DE SABLE ET D’OR.

L’HOMME songe dans le soir somptueux et morne; à la balustrade croulante de la vieille demeure, il s’est accoudé solitairement et ses yeux, qui depuis des mois et des années n’ont plus reflété que les choses silencieuses, regardent au loin, dans les plaines assombries, s’étager les villes où des foules inconnues aiment, bataillent, agonisent et s’évanouissent comme des fumées.
Ici le roc que nul printemps n’a paré, cime triste abreuvée jadis par le sang des victimes, alors que les dieux stupides se gorgeaient de sacrifices, cime cruelle où les roses d’Avril n’ont jamais souri, où les sources n’ont pas pleuré doucement la mort future des fleurs vouées au vieillard qui les emporte, quand vient l’automne.
L’HOMME songe dans le soir somptueux et morne; tandis que le ciel flamboie d’une plus rouge gloire et que l’or insultant les ténèbres enrichit ses prunelles, des bûchers tragiques s’effondrent et l’âme déserte est envahie par un tumulte de chevauchée; tourbillons de fer, gueules hurlantes, éclairs de glaive, chevelures et crinières confondues, la horde passe dans sa pensée.
Et l’HOMME se détourne du spectacle éclatant; ailleurs la terrasse est interrompue: les pesantes eaux d’un lac sans fond baignent de leur horreur immobile la roche qui disparaît dans le vertige de l’abîme. Maintenant l’HOMME marche, les yeux ivres de nuit, vers le lac d’ombre monotone et sa voix lassée frôle de lentes paroles les ondes sépulcrales, les ondes épaisses qui ne frissonnent pas.
L’HOMME

Nuit moins sinistre que le soir, ô nuit rebelle
A mon désir, tu n’es pas l’ombre que j’appelle
Et trop d’astres encor m’offusquent de clarté
Pour que je boive en toi les coupes du Léthé.

Autrefois, j’a

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