Histoires naturelles

Histoires naturelles

Author:
Jules Renard
Author:
Jules Renard
Format:
epub
language:
French

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Author: Renard, Jules, 1864-1910
Animals — Fiction
Histoires naturelles
JULES RENARD

Histoires naturelles

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits réservés.
Il a été tiré de cet ouvrage:
10 exemplaires sur papier du Japon numérotés 1 à 10,
et 10 exemplaires sur papier de Hollande numérotés 11 à 20.

DU MÊME AUTEUR

  • Sourires pincés.
  • L’Écornifleur.
  • Coquecigrues.
  • La Lanterne sourde.
  • Poil de carotte.
  • Le Vigneron dans sa vigne.

PARIS.—IMP. E. FLAMMARION, RUE RACINE, 26.

LE CHASSEUR D’IMAGES

Il saute du lit de bon matin, et ne part que si son esprit est net, son cœur pur et son corps léger comme un vêtement d’été. Il n’emporte point de provisions. Il boira l’air frais en route et reniflera les odeurs salubres. Il laisse ses armes à la maison et se contente d’ouvrir les yeux. Les yeux servent de filets où les images s’emprisonnent d’elles-mêmes.
La première qu’il fait captive est celle du chemin qui montre ses os, cailloux polis, et ses ornières, veines crevées, entre deux haies riches de prunelles et de mûres.
Il prend ensuite l’image de la rivière. Elle blanchit aux coudes et dort sous la caresse des saules. Elle miroite quand un poisson tourne le ventre, comme si on jetait une pièce d’argent, et, dès que tombe une pluie fine, la rivière a la chair de poule.
Il lève l’image des blés mobiles, des luzernes appétissantes et des prairies ourlées de ruisseaux. Il saisit au passage le vol d’une alouette ou d’un chardonneret. Puis il entre au bois. Il ne se savait pas doué de sens si délicats. Vite imprégné de parfums, il ne perd aucune sourde rumeur, et, pour qu’il communique avec les arbres, ses nerfs se lient aux nervures des feuilles.
Bientôt, vibrant jusqu’au malaise, il perçoit trop, il fermente, il a peur, quitte le bois et suit de loin les paysans mouleurs regagnant le village. Dehors, il fixe un moment, au point que son œil éclate, le soleil qui se couche et dévêt sur l’horizon ses lumineux habits, ses nuages répandus pêle-mêle.
Enfin, rentré chez lui, la tête pleine, il éteint sa lampe et longuement, avant de s’endormir, il se plaît à compter ses images.
Dociles, elles renaissent au gré du souvenir. Chacune d’elles en éveille une autre, et sans cesse leur troupe phosphorescente s’accroît de nouvelles venues, comme des perdrix poursuivies et divisées tout le jour chantent le soir, à l’abri du danger, et se rappellent aux creux des sillons.

LES HIRONDELLES DE CHEMINÉE

Elles me donnent ma leçon de chaque jour.
Elles pointillent l’air de petits cris.
Elles tracent une raie droite, posent une virgule au bout, et, brusquement, vont à la ligne.
Elles mettent entre folles parenthèses la maison où j’habite.
Trop vives pour que la pièce d’eau du jardin prenne copie de leur vol, elles montent de la cave au grenier.
D’une plume d’aile légère, elles bouclent d’inimitables parafes.
Puis, deux à deux, en accolade, elles se joignent, se mêlent, et, sur le bleu du ciel, elles font tache d’encre.
Mais l’œil d’un ami peut seul les suivre, et si vous savez le grec et le latin, moi je sais lire l’hébreu que décrivent dans l’air les hirondelles de cheminée.

LES PIGEONS

Qu’ils fassent sur la maison un bruit de tambour voilé;
Qu’ils sortent de l’ombre, culbutent, éclatent au soleil et rentrent dans l’ombre;
Que leur col fugitif vive et meure comme l’opale au doigt;
Qu’ils s’endorment, le soir, dans la forêt, si pressés que la plus haute branche du chêne menace de rompre sous cette charge de fruits peints;
Que ces deux-là échangent des saluts frénétiques et brusquement, l’un à l’autre, se convulsent;
Que celui-ci revienne d’exil, avec une lettre, et vole comme la pensée de notre amie lointaine (Ah! un gage!);
Tous ces pigeons, qui d’abord amusent, finissent par ennuyer.
Ils ne sauraient tenir en place et les voyages ne les forment point.
Ils restent toute la vie un peu niais.
Ils s’obstinent à croire qu’on fait les enfants par le bec.
Et c’est insupportable à la longue, cette manie héréditaire d’avoir toujours dans la gorge quelque chose qui ne passe pas.

LA POULE

Pattes jointes, elle saute du poulailler, dès qu’on lui ouvre la porte.
C’est une poule commune, modestement parée et qui ne pond jamais d’œufs d’or.
Éblouie de lumière, elle fait quelques pas, indécise, dans la cour.
Elle voit d’abord le tas de cendres où, chaque matin, elle a coutume de s’ébattre.
Elle s’y roule, s’y trempe, et, d’une vive agitation d’ailes, les plumes gonflées, elle secoue ses puces de la nuit.
Puis elle va boire au plat creux que la dernière averse a rempli.
Elle ne boit que de l’eau.
Elle boit par petits coups et dresse le col, en équilibre sur le bord du plat.
Ensuite elle cherche sa nourriture éparse.
Les fines herbes sont à elle, et les insectes et les graines perdues.
Elle pique, elle pique, infatigable.
De temps en temps, elle s’arrête. Droite sous son bonnet phrygien, l’œil vif, le jabot avantageux, elle écoute de l’une et de l’autre oreille.
Et, sûre qu’il n’y a rien de neuf, elle se remet en quête.
Elle lève haut ses pattes raides comme ceux qui ont la goutte. Elle écarte les doigts et les pose avec précaution, sans bruit.
On dirait qu’elle marche pieds nus.

LA DINDE

Elle se pavane au milieu de la cour, comme si elle vivait sous l’ancien régime.
Les autres volailles ne font que manger toujours, n’importe quoi. Elle, entre ses repas réguliers, ne se préoccupe que d’avoir bel air. Toutes ses plumes sont empesées et les pointes de ses ailes raient le sol, comme pour tracer la route qu’elle suit: c’est là qu’elle s’avance et non ailleurs.
Elle se rengorge tant qu’elle ne voit jamais ses pattes.
Elle ne doute de personne, et dès que je m’approche, elle s’imagine que je veux lui rendre mes hommages.
Déjà elle glougloute d’orgueil.
—Noble dinde, lui dis-je, si vous étiez une oie, j’écrirais votre éloge, comme le fit Buffon, avec une de vos plumes. Mais vous n’êtes qu’une dinde.
J’ai dû la vexer, car le sang monte à sa tête. Des grappes de colère lui pendent au bec. Elle a une crise de rouge. Elle fait claquer d’un coup sec l’éventail de sa queue et cette vieille chipie me tourne le dos.

LA PINTADE

C’est la bossue de ma cour. Elle ne rêve que plaies à cause de sa bosse.
Les poules ne lui disent rien. Brusquement, elle se précipite et les harcèle.
Puis elle baisse sa tête, penche le corps, et de toute la vitesse de ses pattes maigres, elle court frapper de son bec dur juste au centre de la roue d’une dinde.
Cette poseuse l’agaçait.
Ainsi, la tête bleuie et ses barbillons rouges à vif, elle rage du matin au soir. Elle se bat sans motif, peut être parce qu’elle s’imagine toujours qu’on se moque de sa taille, de son crâne chauve et de sa queue basse.
Et elle ne cesse de jeter un cri discordant qui perce l’air comme une pointe.
Parfois elle quitte la cour et disparaît. Elle laisse aux volailles pacifiques un moment de répit. Mais elle revient plus turbulente et plus criarde. Et, frénétique, elle se vautre par terre.
Qu’a-t-elle donc?
La sournoise fait une farce.
Elle est allée pondre son œuf à la campagne.
Je peux le chercher si ça m’amuse.
Elle se roule dans la poussière, comme une bossue.

CANARDS

C’est la cane qui va la première, boitant des deux pattes, barboter au trou qu’elle connaît.
Et le canard la suit. Les pointes de ses ailes croisées sur le dos, il boite aussi des deux pattes.
Et cane et canard marchent taciturnes comme à un rendez-vous d’affaires.
La cane d’abord se laisse glisser dans l’eau boueuse où flottent des plumes, des fientes, une feuille de vigne, et de la paille. Elle a presque disparu.
Elle attend. Elle est prête.
Et le canard entre à son tour. Il noie ses riches couleurs. On ne voit que sa tête verte et l’accroche-cœur du derrière. Tous deux se trouvent bien là. L’eau chauffe. Jamais on ne la vide et elle ne se renouvelle que les jours d’orage.
Le canard, de son bec aplati, mordille et serre la nuque de la cane. Un instant il s’agite et l’eau est si épaisse qu’elle en frissonne à peine. Et vite calmée, plate, elle réfléchit, en noir, un coin de ciel pur.
La cane et le canard ne bougent plus. Le soleil les cuit et les endort. On passerait près d’eux sans les remarquer. Ils ne se dénoncent que par les rares bulles d’air qui viennent crever sur l’eau croupie.

LE PAON

Il va sûrement se marier aujourd’hui.
Ce devait être pour hier. En habit de gala, il était prêt. Il n’attendait que sa fiancée. Elle n’est pas venue. Elle ne peut tarder.
Glorieux, il se promène avec une allure de prince indien et porte sur lui les riches présents d’usage. L’amour avive l’éclat de ses couleurs et son aigrette tremble comme une lyre.
La fiancée n’arrive pas.
Il monte au haut du toit et regarde du côté du soleil. Il jette son cri diabolique:
Léon! Léon!
C’est ainsi qu’il appelle sa fiancée. Il ne voit rien venir et personne ne répond. Les volailles habituées ne lèvent même point la tête. Elles sont lasses de l’admirer. Il redescend dans la cour, si sûr d’être beau qu’il est incapable de rancune.
Son mariage sera pour demain.
Et, ne sachant que faire du reste de la journée, il se dirige vers le perron. Il gravit les marches, comme des marches de temple, d’un pas officiel.
Il relève sa robe à queue toute lourde des yeux qui n’ont pu se détacher d’elle.
Il répète une dernière fois la cérémonie.

L’OIE

Tiennette voudrait aller à Paris, comme les autres filles du village. Mais est-elle seulement capable de garder ses oies?
A vrai dire, elle les suit, plutôt qu’elle ne les mène. Elle tricote, machinale, derrière leur troupe, et elle s’en rapporte à l’oie de Toulouse qui a la raison d’une grande personne.
L’oie de Toulouse connaît le chemin, les bonnes herbes, et l’heure où il faut rentrer.
Si brave que le jars l’est moins, elle protège ses sœurs contre le mauvais chien. Son col vibre et serpente à ras de terre, puis se redresse, et elle domine Tiennette effarée. Dès que tout va bien, elle triomphe et chante du nez qu’elle sait grâce à qui l’ordre règne.
Elle ne doute pas qu’elle ferait mieux encore.
Et, un soir, elle quitte le pays.
Elle s’éloigne sur la route, bec au vent, plumes collées. Des femmes, qu’elle croise, n’osent l’arrêter. Elle marche vite à faire peur.
Et pendant que Tiennette, restée là-bas, finit de s’abêtir, et, toute pareille aux oies, ne s’en distingue plus, l’oie de Toulouse vient à Paris.

LE CYGNE

Il glisse sur le bassin, comme un traîneau blanc, de nuage en nuage. Car il n’a faim que des nuages floconneux qu’il voit naître, bouger, et se perdre dans l’eau. C’est l’un d’eux qu’il désire. Il le vise du bec, et il plonge tout à coup son col vêtu de neige.
Puis, tel un bras de femme sort d’une manche, il le retire.
Il n’a rien.
Il regarde: les nuages effarouchés ont disparu.
Il ne reste qu’un instant désabusé, car les nuages tardent peu à revenir, et, là-bas, où meurent les ondulations de l’eau, en voici un qui se reforme.
Doucement, sur son léger coussin de plumes, le cygne rame et s’approche.
Il s’épuise à pêcher de vains reflets, et peut-être qu’il mourra, victime de cette illusion, avant d’attraper un seul morceau de nuage.
Mais qu’est-ce que je dis?
Chaque fois qu’il plonge, il fouille du bec la vase nourrissante et ramène un ver.
Et il engraisse comme une oie.

L’ÉPERVIER

Il décrit d’abord des ronds sur le village.
Il n’était qu’une mouche, un grain de suie.
Il grossit à mesure que son vol se resserre.
Parfois il demeure immobile. Les volailles donnent des signes d’inquiétude. Les pigeons rentrent au toit. Une poule, d’un cri bref, rappelle ses petits, et on entend cacarder les oies vigilantes d’une basse-cour à l’autre.
L’épervier hésite et plane à la même hauteur. Peut-être n’en veut-il qu’au coq du clocher.
On le croirait pendu au ciel, par un fil.
Brusquement le fil casse, l’épervier tombe, sa victime choisie. C’est l’heure d’un drame ici-bas.
Mais, à la surprise générale, il s’arrête avant de toucher terre, comme s’il manquait de poids, et il remonte d’un coup d’aile.
Il a vu que je le guette de ma porte, et que je cache, derrière moi, quelque chose de long qui brille.

LE COQ

Il n’a jamais chanté. Il n’a pas couché une nuit dans un poulailler, connu une seule poule.
Il est en bois, avec une patte en fer au milieu du ventre, et il vit, depuis des années et des années, sur une vieille église comme on n’ose plus en bâtir. Elle ressemble à une grange et le faîte de ses tuiles s’aligne aussi droit que le dos d’un bœuf.
Or, voici que des maçons paraissent à l’autre bout de l’église. Le coq de bois les regarde, quand un brusque coup de vent le force à tourner le dos.
Et, chaque fois qu’il se retourne, de nouvelles pierres lui bouchent un peu plus de son horizon.
Bientôt, d’une saccade levant la tête, il aperçoit, à la pointe du clocher qu’on vient de finir, un jeune coq qui n’était pas là ce matin. Cet étranger porte haut sa queue, ouvre le bec comme ceux qui chantent, et l’aile sur la hanche, tout battant neuf, il éclate en plein soleil.
D’abord les deux coqs luttent de mobilité. Mais le vieux coq de bois s’épuise vite et se rend. Sous son unique pied, la poutre menace ruine. Il penche, raidi, près de tomber. Il grince et s’arrête.
Et c’est le tour des charpentiers.
Ils abattent ce coin vermoulu de l’église, descendent le coq et le promènent par le village. Chacun peut le toucher, moyennant cadeau.
Ceux-ci donnent un œuf, ceux-là un sou, et Mme Loriot une pièce d’argent.
Les charpentiers boivent de bons coups, et, après s’être disputé le coq, ils décident de le brûler.
Lui ayant fait un nid de paille et de fagot, ils mettent le feu.
Le coq de bois pétille clair et sa flamme monte au ciel qu’il a bien gagné.

LE COCHON

Grognon, mais familier comme si nous t’avions gardé ensemble, tu fourres le nez partout et tu marches autant avec lui qu’avec les pattes.
Tu caches sous des oreilles en feuilles de betterave tes petits yeux cassis.
Tu es cylindrique et ventru comme une groseille à maquereau.
Tu as de longs poils comme elle, comme elle la peau claire et une courte queue bouclée. Et les méchants t’appellent: «Sale cochon!»
Ils disent que, si rien ne te dégoûte, tu dégoûtes tout le monde et que tu n’aimes que l’eau de vaisselle grasse.
Mais ils te calomnient.
Qu’ils te débarbouillent et tu auras bonne mine.
Tu te négliges par leur faute.
Comme on fait ton lit, tu te couches, et la malpropreté n’est que ta seconde nature.

LE BOUC

Son odeur le précède. On ne le voit pas encore qu’elle est arrivée.
Il s’avance en tête du troupeau et les brebis le suivent, pêle-mêle, dans un nuage de poussière.
Il a des poils longs et secs qu’une raie partage sur le dos.
Il est moins fier de sa barbe que de sa taille, parce que la chèvre aussi porte une barbe sous le menton.
Quand il passe, les uns se bouchent le nez, les autres aiment ce goût-là.
Il ne regarde ni à droite ni à gauche: il marche raide, les oreilles pointues et la queue courte. Si les hommes l’ont chargé de leurs péchés, il n’en sait rien, et il laisse, sans perdre le sérieux, tomber un chapelet de crottes.
Alexandre est son nom, connu même des chiens.
La journée finie, le soleil disparu, il rentre au village, avec les moissonneurs, et ses cornes, fléchissant de vieillesse, prennent peu à peu la courbe des faucilles.

LES MOUTONS

Ils reviennent des chaumes où, depuis ce matin, ils paissaient, le nez à l’ombre de leur corps.
Selon les signes d’un berger indolent, le chien nécessaire attaque la bande du côté qu’il faut.
Elle tient toute la route, ondule d’un fossé à l’autre et déborde, ou, tassée, unie, moelleuse, piétine le sol, à petits pas de vieilles femmes. Quand elle se met à courir, les pattes font le bruit des roseaux et criblent la poussière du chemin de nids d’abeilles.
Ce mouton frise et, bien garni, saute comme un ballot jeté en l’air, et du cornet de son oreille s’échappent des pastilles.
Cet autre a le vertige et heurte du genou sa tête mal vissée.
Ils envahissent le village. On dirait que c’est aujourd’hui leur fête et qu’avec pétulance, ils bêlent de joie par les rues.
Mais ils ne s’arrêtent pas au village, et je les vois reparaître, là-bas. Ils gagnent l’horizon. Par le coteau, ils montent, légers, vers le soleil. Ils s’en approchent et se couchent à distance.
Des traînards prennent, sur le ciel, une dernière forme imprévue, et rejoignent la troupe pelotonnée.
Un flocon se détache encore et plane, mousse blanche, puis fumée, vapeur, puis rien.
Il ne reste plus qu’une patte dehors.
Elle s’allonge, elle s’effile comme une quenouille, à l’infini.
Les moutons frileux s’endorment autour du soleil las qui défait sa couronne et pique, jusqu’à demain, ses rayons dans leur laine.

LE CHEVAL

Il n’est pas beau, mon cheval. Il a trop de nœuds et de salières; il a les côtes plates, une queue de rat et des incisives d’Anglaise. Mais il m’attendrit. Je n’en reviens pas qu’il reste à mon service et se laisse, sans révolte, tourner et retourner.
Chaque fois que je l’attelle, je m’attends à ce qu’il me dise: non, d’un signe brusque, et détale.
Point. Il baisse et lève sa grosse tête comme pour remettre un chapeau d’aplomb, recule avec docilité entre les brancards.
Aussi je ne lui ménage ni l’avoine ni le maïs. Je le brosse jusqu’à ce que le poil brille comme une cerise. Je peigne sa crinière, je tresse sa queue maigre. Je le flatte de la main et de la voix. J’éponge ses yeux, je cire ses pieds.
Est-ce que ça le touche?
On ne sait pas.
Il pète.
C’est surtout quand il me promène en voiture que je l’admire. Je le fouette et il accélère son allure. Je l’arrête et il m’arrête. Je tire la guide à gauche et il oblique à gauche, au lieu d’aller à droite et de me jeter dans le fossé avec des coups de sabots quelque part.
Il me fait peur, il me fait honte et il me fait pitié.
Est-ce qu’il ne va pas bientôt se réveiller de son demi-sommeil, et prenant d’autorité ma place, me réduire à la sienne?
A quoi pense-t-il?
Il pète, pète, pète.

LE CHIEN

On ne peut mettre Pointu dehors, par ce temps, et l’aigre sifflet du vent sous la porte l’oblige même à quitter le paillasson. Il cherche mieux et glisse sa bonne tête entre nos sièges. Mais nous nous penchons, serrés, coude à coude, sur le feu, et je donne une claque à Pointu. Mon père le repousse du pied. Maman lui dit des injures. Ma sœur lui offre un verre vide.
Pointu éternue et va voir à la cuisine si nous y sommes.
Puis il revient, force notre cercle, au risque d’être étranglé par les genoux, et le voilà dans un coin de la cheminée.
Après avoir longtemps tourné sur place, il s’assied près du chenet et ne bouge plus. Il regarde ses maîtres d’un œil si doux qu’on le tolère. Seulement le chenet presque rouge et les cendres écartées lui brûlent le derrière.
Il reste tout dé même.
On lui rouvre un passage:
—Allez, file! es-tu bête!
Mais il s’obstine. A l’heure où les dents des chiens perdus crissent de froid, Pointu, au chaud, poil roussi, fesses cuites, se retient de hurler et rit jaune, avec des larmes plein les yeux.

LA SOURIS

Comme, à la clarté d’une lampe, je fais ma quotidienne page d’écriture, j’entends un léger bruit. Si je m’arrête, il cesse. Il recommence, dès que je gratte le papier.
C’est une souris qui s’éveille.
Je devine ses va-et-vient au bord du trou obscur où notre servante met ses torchons et ses brosses.
Je distingue qu’elle saute par terre et trotte sur les carreaux de cuisine. Elle passe près de la cheminée sous l’évier, se perd dans la vaisselle, et par une série de reconnaissances qu’elle pousse de plus en plus loin, elle se rapproche de moi.
Chaque fois que je pose mon porte-plume, ce silence l’inquiète. Chaque fois que je m’en sers, elle croit peut-être qu’il y a une autre souris quelque part, et elle se rassure.
Puis je ne la vois plus. Elle est sous ma table, dans mes jambes. Elle circule d’un pied de chaise à l’autre. Elle frôle mes sabots, en mordille le bois, ou, hardiment, la voilà

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